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Vendredi 24 septembre 2021

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* L'art et la mort

L'ART ET LA MORT


Alban BERG Lulu


Patricia Petibon (Lulu)

Cet opéra, très riche, met en scène de nombreux concepts philosophiques. L’art, la mort, l’amour, la liberté, la responsabilité, le désir…
Toute problématique implique des choix. Ici, on ne va retenir que des deux premiers thèmes qui s’imposent avec beaucoup d’évidence et que l’on peut conjuguer l’un avec l’autre.

D’abord, pourquoi l’art ?

- On peut remarquer que trois personnages centraux sont des artistes. Il y a un peintre (dans l’atelier duquel commence l’œuvre), un musicien (Berg lui-même ?) et une danseuse/comédienne en la personne de Lulu. Leur situation sociale marginale révèle la condition de certains artistes entre les deux guerres.
- L’œuvre se présente elle-même comme une réflexion sur l’art. Dès le début, on assiste à un prologue dans lequel le dompteur nous avertit clairement qu’il s’agit d’une fiction. La première réplique du musicien est intéressante. Il demande s’il peut entrer. Quand on sait que ce musicien peut renvoyer à l’auteur de l’opéra, on assiste à une scène étrange : l’auteur demande s’il peut entrer dans sa propre œuvre. Par là, il lui confère une autonomie et révèle une certaine manière de concevoir l’art. La créature peut dépasser le créateur. C’est particulièrement vrai pour Lulu.
- La représentation de l’œuvre inclut un film. Entre les deux tableaux du deuxième acte, on voit le procès de Lulu, condamnée pour avoir assassiné le Docteur Schön. Une mise en abîme brillante, pour une pièce qui est déjà assez déroutante.

Pourquoi la mort ?

- Tout simplement parce qu’on y meurt à peu près à chaque scène. Entre l’infarctus du début et le massacre orchestré par Jack l'Éventreur à la fin, il y a d’autres morts. Suicide, assassinats…
- Et il y a aussi l’atmosphère délétère qui y règne. Tout est malsain dans cet opéra (pour notre plus grand plaisir, bien sûr). Les personnages sont tous incroyablement libidineux, les situations sont relativement immorales (tout le monde cherche à tromper tout le monde), le sort est peu clément, bref, on roule à très grande vitesse vers un précipice en accélérant. On voit difficilement comment la mort ne pourrait pas triompher.

Ensuite on peut combiner les thèmes de manière un peu rhétorique.

- Art de la mort : le catalogue des morts possibles est intéressant. Et aussi art de la mort au sens où l’art serait un « savoir-faire ». Ici, le maître d’œuvre est évidemment Lulu. Hautement diplômée en la matière.

- Mort de l’art ? Certainement. La mort de l’art classique. Lulu est un opéra dodécaphonique qui se refuse à produire des tonalités classiques. C’est un art précurseur de l’art musical contemporain. Même si l’œuvre n’est pas exempte d’un certain lyrisme, il est inutile de vouloir trouver, ici, de grandes mélodies harmonieuses. Il y a aussi cette manière caractéristique de déclamer : le sprechgesang (parlé-chanté), qui déroute beaucoup d’auditeurs encore de nos jours.

Et puis, pour l’anecdote, n’oublions pas qu’Alban Berg est mort, en 1935, tandis qu’il rédigeait cet opéra. Celui-ci ne sera achevé qu’en 1979 par Friedrich Cerha.

Qui est Lulu ?

C’est impossible à dire, mais on nous donne quelques pistes. Le dompteur qui présente la pièce, dans le prologue, nous dit que c’est la créature la plus dangereuse qu’il connaisse. Elle-même se définit, dans le premier tableau du premier acte comme : « Une bête sauvage ».
La serrant, pour l’embrasser, voire davantage, le peintre dit clairement : « J’enfonce la porte de l’enfer ».
Plus intéressant encore, dans un dialogue avec le peintre, celui-ci lui pose un certain nombre de questions : « Peux-tu dire la vérité ? », « Crois-tu en un créateur ? », « Peux-tu jurer sur quelque chose ? », « As-tu une âme ? », « As-tu jamais aimé ? »… Après chaque question, comme une psalmodie, Lulu répond invariablement : « Je ne sais pas ».
Pas de certitude, pas de croyance, pas de vérité scientifique. Lulu ne « sait » pas. Elle est une sorte de porte ouverte à tous les possibles. Et peut-être, en extrapolant, une très bonne définition de la mort telle que la conçoit Martin Heidegger : « La possibilité de l’impossible. »
Il est vrai que le parcours de l’héroïne, dans cette œuvre, est particulièrement « impossible ». Du moins, pour l’humain moyen que nous sommes.

Cela ne devrait pas nous laisser croire qu’il n’y a pas une dimension humaine, chez Lulu. Elle suit une idée fixe, assez banale, somme toute. Elle veut épouser l’homme qu’elle aime (même si elle n’est pas sûre de n’avoir jamais aimé). C’est le docteur Schön, le père du musicien Alwa qui est dans l’atelier du peintre dans le premier tableau du premier acte.
Qui est-il ?
Il a rencontré Lulu quand elle avait 12 ans. Elle tentait de lui voler sa montre. Au lieu de la dénoncer à la police, il va prendre soin d’elle et la placer dans un foyer. Il lui trouvera même ses deux premiers maris, le Docteur Goll et, plus tard, le peintre. Même s’il veut prendre ses distances pour épouser une femme « respectable », Schön n’en continue pas moins à veiller au confort de Lulu. C’est lui qui achète les tableaux du peintre à des prix exorbitants.
Lulu n’admettra qu'à contrecœur les fiançailles de Schön. Elle parviendra à empêcher son mariage. Au début du deuxième acte, elle atteint son but. Elle devient Madame Schön.
Si l’opéra s’arrêtait là, malgré la relative immoralité de ce qui a précédé, on serait dans une sorte de tragi-comédie, ou une comédie satirique.
Mais l’époque n’est pas à l’optimisme.
Au milieu de l’œuvre, quoiqu’arrivée à ses fins, Lulu tue l’objet de son possible amour, d’un coup de révolver. Tout peut maintenant basculer. D’ailleurs, à ce moment, il ne reste pas d’autre horizon que la déchéance.

On dira que c’est le coup de pinceau de trop.
Lulu n’a pas su s’arrêter à temps. Elle a franchi la mince distance qui sépare le bonheur de son contraire.
Dans « Le chef-d'œuvre inconnu », Balzac met en scène un peintre qui aspire à la perfection. Il a une toile qu’il travaille depuis dix ans et qui frise la perfection. Un jour, en suivant de mauvais conseils, il ajoute à cette toile un élément qui la fait basculer dans le ridicule. Il se suicide et met le feu à son atelier.
La morale est simple. Il n’y a pas une grande différence entre le génie et la folie. Les deux sont non académiques, hors normes ou du moins hors de la normativité courante. Qui ne s’est jamais demandé, à propos d’un recueil de poésies, s’il avait à faire à un génie ou à un idiot ?
Dans la grande tradition des présocratiques, Nietzsche dit cela très bien : « Le sage est aussi un fou, la nuit est aussi un soleil ». On pourrait aussi citer Pierre Dac, pour qui : « passées les bornes, il n’y a plus de limites ».
C’est peut-être ce qui arrive à Lulu.
En effet, cette mort supplémentaire est la mort de trop. Tout ce qui suivra sera de l’ordre de la déchéance. Et même quand il y aura une lueur d’espoir (après son évasion de prison), celle-ci ne durera pas. Un peu comme lorsqu’on jette une pierre en l’air, très haut, on sait qu’elle va atteindre son maximum de hauteur avant de retrouver sa pente naturelle.
Pour utiliser des termes de physiciens, on dira que Lulu va rejoindre le centre de gravité du système de coordonnées dont elle dépend : l’inertie (ici, la mort).

Comment se traduit cette déchéance ?
D’abord, elle contracte le choléra, dont elle va se remettre. Ceci lui permettra même de s’évader de prison, avec l’aide de son double (en plus terne) la Comtesse Geschwitz, elle aussi amoureuse de Lulu.
Puis, ce sera l’existence d’une fugitive. Très vite elle et ses comparses se retrouvent ruinés. Ils avaient investi dans une compagnie qui se nommait « La Vierge ». Un tel nom ne pouvait pas être favorable à cette bande de débauchés.
Victime d’un maître-chanteur qui se propose d’être son proxénète ou de la dénoncer à la police, elle fuit à Londres.
Là, elle vit dans des conditions misérables et se prostitue pour faire survivre la bande.
Elle finit étripée par le terrible Jack the Ripper, l’éventreur de Londres.

On souligne souvent le côté un peu spectaculaire de la fin. Pourquoi faire intervenir Jack l’Éventreur ?
On peut penser qu’il est une sorte de double de Lulu, tout comme la Comtesse Geschwitz. Alors que cette dernière en est une pâle copie, Jack l’Éventreur en est le double fort. Le monstre, le vrai.
Lulu tue moins que lui, mais elle quand même quelques crimes à son actif. C’est davantage un animal sauvage, qu’une psychopathe.
Jack l’Éventreur représente le mal absolu, celui qui ne se donne pas d’excuse et qui ne s’encombre pas de faux-fuyants. À côté de lui, Lulu apparaît presque en victime et elle est bien la victime du monstre.
Mais, il serait difficile de ne la voir que comme cela.

La mort n’excuse pas tout.

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Dernière modification le : 06/09/2016 @ 14:45
Catégorie : Aucune

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