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Vendredi 27 novembre 2020

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NOUVEAU -- Quelques epxressions 1

Rémy REICHHART

Quelques expressions…

2020


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1. "C'est gratuit"
2. "Il n'y a plus de saisons"
3. "C'est la crise"
4. "C'est la vie"
5. "Vieux con"
6. "Un tien vaut mieux que deux tu l'auras"
7. "C'est mal"
8. "Quel cynisme"
9. "Contre-nature"
10. " On est tous un peu …"
11. "C'est la tradition"
12. "C'était pour rire"



1 - "C'est gratuit"

L'une des plus grandes étrangetés de la société de consommation est de nous avoir fait croire que la gratuité existe. Dans cet ordre économique totalement soumis à la rentabilité, il y aurait de la gratuité. On se demande sincèrement pourquoi.
Le principe d'un échange économique n'est-il pas de donner quelque chose pour recevoir autre chose en contrepartie ? C'est ainsi que cela fonctionne. Même entre amis, on s'attend à ce qu'un geste en entraine un autre. J'offre un cadeau d'anniversaire et je m'attends à en recevoir un, le jour de mon anniversaire. Cette réciprocité n’a rien d’absurde ni d’intéressé.
Or, à l'ère industrielle, on nous explique que le commerce est capable de réaliser l'impossible : donner sans retour. Le consommateur serait un être ultra chanceux qui pourrait recevoir sans rien donner. Et le marché serait une sorte de divinité capable de faire des miracles.
Le terme gratuit apparait sur de très nombreuses publicités. Il est placardé en lettres grasses à l'entrée des supermarchés. Il est aussi le principal argument de ceux qui vous distribuent des prospectus dans la rue.
Comment en est-on arrivé là ? Quelle dose d'hallucinogène a-t-on consommée pour croire à cet immense bobard ?
Le produit stupéfiant, nous le connaissons : c'est le désir. Pas n'importe quel désir, pas celui qui vous pousse à être généreux ou à faire preuve de patience à l'égard de vos congénères. Le désir dont nous parlons, c'est l'avidité. La pulsion irrationnelle qui cherche à posséder le maximum de biens, y compris dans les circonstances les plus improbables.
La société de consommation connait cette faiblesse et elle en profite pour nous rendre dépendants de nos propres vices.
Le mécanisme est bien rodé. Quand nous avons de l'argent, on nous pousse à consommer. Quand nous en avons peu, on nous offre de nous endetter. Quand nous n'en avons pas, tout est fait pour que nous rêvions à ce que nous pourrions avoir.
La publicité orchestre tout cela au point où nous finissons par ne pas être indifférents à l'offre de "gratuité".
Bien sûr, tous les bons maitres d'œuvre de cette immense foire à la consommation savent très bien que la gratuité n'existe pas. Ce qu'on ne paye pas, par de la monnaie sonnante et trébuchante, nous le payons autrement. On paye toujours. La gratuité est juste un miroir aux alouettes. On se convainc qu'on ne paye rien parce qu'on ne sait pas comment s'opère la transaction.
C'est pourtant simple. Pour avoir un produit dit "gratuit", il suffit de donner son adresse, son mail, voire son numéro de téléphone, ce qui n’est censé n'engager à rien. Évidemment, ces informations vont servir à constituer un fichier commercial qui sera vendu au profit des petits malins qui exploitent ces données. Vous pouvez aussi "parrainer" un ami. Ce qui signifie littéralement, l'envoyer dans les griffes d'un rapace qui va se charger de le faire payer pour vous. Vous pouvez aussi accepter un objet sur lequel il y a une publicité, ce qui fait de vous le représentant bénévole de la société dont vous transportez le logo.
Les techniques ne manquent pas et, rappelons-le, ces marchands sont aussi intelligents que puissants. Mais leur puissance ne repose sur aucune force. S'ils réussissent dans leur entreprise, c'est parce que nous sommes aveuglés par notre cupidité et que l'on se rend ignorant parce qu'on ne veut pas perdre nos illusions.
En effet, c'est parce que nous voulons croire que le gratuit existe que nous en sommes les victimes. Comme dans toutes les illusions, il n'existe qu'une victime et jamais de bourreau. Forcément, c'est la même personne.

2 - "Il n'y a plus de saisons"

C'est sans doute l'une des plaintes les plus anciennes du monde. La littérature classique nous apprend que les poètes latins se plaignaient déjà du manque de régularité des saisons. Depuis, l'opinion commune n'a cessé de relayer cette étrange idée selon laquelle les saisons ne cesseraient de varier selon des caprices incompréhensibles. Ce qui choque, c'est qu'elles sont censées être l'image même de la permanence. L'hiver, le printemps, l'été et l'automne se suivent naturellement en donnant au monde des repères et une logique qui ne devrait pas être molestée. Avant que nous ne possédions tous des montres, avant même que les clochers des églises ne rythment les heures de la journée, la course du soleil était le principal repère. Nous savions, selon les périodes de l'année, où se lève et où se couche le soleil, car c'était invariablement ainsi. Il faut avouer qu'en ces temps reculés, quand les guerres, les famines, les épidémies pouvaient tout bouleverser en très peu de temps, il était agréable de savoir qu'il y avait un ordre naturel invariant. Alors, s'il n'y a plus de saisons, que nous reste-t-il ?
Remarquons d'abord que l'expression est un peu exagérée. Les quatre grandes périodes de l'année sont demeurées les mêmes depuis l'antiquité.
Les solstices et les équinoxes ont toujours lieu au même moment et l'hiver suggère toujours qu'il fait froid et l'été qu'il fait chaud. Il n'y a rien de révolutionnaire à cela. En fait, quand on dit qu'il n'y a plus de saisons, on s'étonne davantage de notre ignorance que de leurs invariances. On constate, par exemple, qu'il fait un peu plus chaud début novembre que ce à quoi on s'attendait. On relaye aussi de vieux proverbes selon lesquels à la "saint-machin", il devrait geler ou pleuvoir. Or, ce n'est manifestement pas le cas. D'où cet étonnement.
Si nous nous plaignons depuis toujours qu'il n'y a plus de saisons, c'est que peut-être nous n'avons jamais rien compris au fonctionnement réel de la nature. Et plutôt que de remettre en cause l'ordre naturel, il faudrait plutôt réinterroger les prétendus repères égrenés par la sagesse populaire. Qui nous dit qu'à la saint-machin, il est naturel qu'il gèle ? Est-ce un fait scientifique ou juste une habitude ? Qui va consulter les relevés météorologiques pour vérifier ? La réponse est très simple : personne. Pourquoi ? Parce que cela ne nous intéresse pas vraiment. Dire qu'il n'y a plus de saisons n'est pas du tout un énoncé factuel, c'est plutôt une douce plainte sur notre condition humaine. C'est une manière de dire que nous sommes peu de chose. Ce qui est vrai, mais on l'affirme rarement de manière brutale. Le propre de la météo, c'est qu'on ne peut pas la connaitre, on ne peut que la prévoir. Et quand bien même la marge d'erreur est limitée, il n'en demeure pas moins que cette marge existe. Cela signifie que la météo nous échappe partiellement, qu'elle ne dépend pas de nous. C'est d'autant plus vrai que nous ne commandons pas aux éléments. Même si, selon Descartes, l'homme est "maitre et possesseur de la nature", on se rend bien compte que ce n’est vrai que dans des proportions très mesurées. Certes, l'invention de l'agriculture, le développement de l'élevage et, aujourd'hui l'industrie, fait de l'homme un animal actif au sein de la nature. Nous avons pu poser les pieds sur la Lune et envoyer des satellites dans l'espace intergalactique. Nous sommes même capables de détériorer le climat de la Terre. Mais, et c'est là que le bât blesse, nous ne sommes pas en mesure de gérer la météo. Cela nous dépasse. Ainsi, quand nous affirmons qu'il n'y a plus de saisons, nous ne pensons pas réellement à l'ordre de saisons, nous reconnaissons implicitement que le monde a sa propre logique, qu'il ne répond pas toujours à notre attente. En fait, ce n'est pas l'ordre naturel qui est capricieux, c'est l'homme. Forts de notre assurance et de notre démagogie, nous voudrions que les saisons se calent sur nos désirs et non sur le jeu d'équilibre des puissances naturelles.

3 - "C'est la crise"

Voilà une expression que l'on ne cesse d'entendre depuis (au moins) 1974, à la suite de ce que l'on a appelé le "choc pétrolier". Après la période de prospérité qui a fait suite à la fin de la Seconde Guerre mondiale, on entre dans une période moins faste, car les énergies fossiles cessent d'être bon marché. Depuis, l'expression "C'est la crise" est devenue une antienne. En politique, dans les journaux, dans les discussions quotidiennes, on invoque la crise pour justifier à peu près tout et n'importe quoi. C'est une sorte de sésame qui accompagne toutes les carences sociales.
Mais au fond, que signifie le terme crise ?
C'est un terme qui trouve son origine dans un mot grec : "krisis". Que désigne-t-il ? Tout simplement la notion de "jugement". "Krisis" est ce qui appelle un jugement, une décision. En effet, en situation de crise, il faut juger, il faut décider quoi faire, car rien ne va plus de soi.
Il faut souligner que cela désigne surtout une situation exceptionnelle, quelque chose qui signale une urgence à réagir. C'est particulièrement vrai quand on parle de crise en médecine. La crise est ce qui nous transporte brutalement d'une situation qui semble normale à une situation qui est manifestement pathologique.
C'est une situation anxiogène par son caractère subit et, parfois, par son étrangeté. Lorsque nous voyons quelqu'un faire une crise d'épilepsie ou une crise d'asthme, nous sommes désarmés face à un spectacle que nous ne comprenons pas.
Revenons sur ces deux caractéristiques : une situation exceptionnelle et singulière.
Si notre définition est bonne, il faudra admettre qu'une crise est quelque chose qui ne peut pas durer. Si la crise devient la norme, cela n'est plus une crise. Or, c'est bien ce qui semble se passer. On ne cesse de nous répéter que la crise dure et perdure. Elle nous parait désormais tellement évidente qu'elle est devenue une banalité. C'est un comble. C'est comme si nous trouvions tout "exceptionnel", comme si le quotidien était lui-même "exceptionnel", en oubliant le caractère insolite d'un tel adjectif.
Que faut-il en déduire ?
Il n'y a que deux explications à cette situation.
La première consisterait à dire qu'il n'y a pas de réelle crise, qu'elle n'est qu'un prétexte ou un élément de langage politique. On prétexte une prétendue crise pour justifier une politique où les économies sont drastiques. La crise devient alors ce par quoi on convainc les citoyens de sacrifier un peu plus leur niveau de vie. Ici, l'antidote serait de démasquer les affabulateurs et exiger réparation.
L'alternative est moins drôle. Il faudrait admettre que la crise existe réellement et que la situation est telle que les crises ne cessent de s'enchaîner parce qu'il n'y a plus personne pour y remédier. Le chaos serait général et plus rien ne semble pouvoir l'empêcher. Ici, point d'antidote. Il serait trop tard pour appeler le médecin, mais encore assez tôt pour téléphoner aux pompes funèbres. C'est peu engageant.
Comment trancher ? On est bien en face de l'éternelle rivalité philosophique entre l'optimisme et le pessimisme.
Sans vouloir prendre parti, on peut se poser quelques questions simples qui vont nous permettre de résoudre cette "crise" de la crise. Est-ce que la crise touche tout le monde ? 100% de la population mondiale est-elle affectée ? Concerne-t-elle tous les milieux sociaux ou politiques ? Cette crise ne profite-t-elle vraiment à personne ?
Réfléchissez bien.

4 - "C'est la vie".

C'est une expression qui vient toujours sanctionner un sentiment d'impuissance à l'égard des évènements. Il est très rare que quelqu'un dise : "C'est la vie", quand il gagne au loto ou quand il réalise une performance dont il ne se sentait pas capable. Dans ces deux cas, c'est tellement peu la vie, que les mots manquent pour exprimer ce qu'on ressent. "C'est génial", "C'est inespéré" voire "C'est un miracle". L'enthousiasme est visible, est on est loin du triste et monocorde : "C'est la vie". Là, on pense plutôt à un coup du sort, une maladie ou un décès.
Ce qui est étrange, dans cette expression, c'est que plutôt que de s'affirmer comme une impuissance, elle se présente comme une forme de sagesse. En effet, plutôt que de dire, "nous sommes peu de choses", "la vie est impitoyable", on présente une espèce de formule philosophique. L'idée sous-jacente serait que le sage doit savoir accepter le sort que lui impose ce qui le dépasse, car il n'a aucune prise sur lui.
Pourquoi est-ce une fausse bonne idée ?
D'abord, il est vrai que les stoïciens nous conseillent de faire la part des choses entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. C'est une manière de délimiter l'efficacité de l'action. Par exemple, je ne peux pas empêcher la pluie de tomber, mais il ne tient qu'à moi de m'abriter ou d'accepter d'être mouillé. Or, souvent, l'expression : "C'est la vie", ne concerne pas toujours des évènements sur lesquels nous n'avons pas de prise.
Quand nous nous résignons à accepter une loi contestable, au prétexte que c'est le choix d'un gouvernement, cela dépend bien de nous. En démocratie, nous pouvons agir collectivement pour contester cette mesure. Certes, le pouvoir politique ou les autorités sociales, en général, ont l'art de faire passer leurs choix comme les seuls choix possibles. Cela ne doit pas nous conduire à penser que c'est réellement la fatalité.
Et, n'en déplaise aux stoïciens, on peut aussi s'indigner contre ce qui ne dépend pas de nous. Prenons l'exemple le plus criant : la mort. Pourquoi devrions-nous accepter de mourir au prétexte que c'est dans la nature des choses ? Qu'est-ce qui devrait nous obliger à ne pas considérer que la "nature des choses" est profondément absurde donc profondément injuste ? Les philosophes existentialistes comprennent bien cela quand ils affirment que la nature est doublement injuste : elle nous condamne à mort et, surtout, elle nous fait prendre conscience que l'on va mourir. Pour eux, il est difficile, voire aberrant, de se contenter de dire : "C'est la vie" ou "Il faut admettre ce qui ne dépend pas de nous".
Alors, révoltons-nous, indignons-nous face à la vie quand elle est injuste. C'est à la fois sain et constructif. Sain, parce que cela nous évite de devenir pessimistes, et constructif car ce cri de révolte est aussi à la base de la littérature, de la poésie, de la musique, etc. Bref, de tous les beaux-arts qui exigent cette perfection et cette éternité que nous refuse la résignation à : "C'est la vie". Comme ne l'a jamais dit Arthur Rimbaud : "La vraie vie est ailleurs".

5 - "Vieux con".

Autant le dire tout de suite, l'expression "vieux con" est une idée de jeune. Elle stigmatise moins le "con" que le "vieux". Il s'agit clairement d'un conflit générationnel et non d'une dénonciation de l'indécence qu'il pourrait y avoir à être limité intellectuellement. C'est un conflit entre un présent censé être moderne et un passé dénoncé comme étant obsolète.
Pourquoi cette haine des vieux ?
Dans l'antiquité grecque ou romaine, cette expression serait contre nature. La vieillesse connotait la sagesse et la sagesse renvoyait au savoir. L'idée qu'il puisse y avoir un archétype du "vieux con" aurait été un non-sens. L'inverse prévalait. C'est la jeunesse qui était affublée de tous les maux. Trop impatients, trop fougueux, peu respectueux des traditions, les jeunes mettaient la Cité en danger. Le jeune écervelé trouve peut-être son modèle poétique dans la figure d'Achille, dans l'Iliade d'Homère. Son insolence et sa morgue ont mis plusieurs fois en danger toute l'expédition grecque. Son courage et sa force sont admirables, mais, utilisés à mauvais escient, ils deviennent des défauts. Des défauts propres à la jeunesse. À l'inverse, l'habileté et l'intelligence d'Ulysse le situaient du côté des sages, des gardiens de la tradition, bref, des vieux.
Mais le monde change.
Aujourd'hui, la sagesse des anciens, passe pour de la faiblesse et de la sénilité.
Que s'est-il passé ? Quel monstre conceptuel a fait son apparition pour qu'une telle hérésie puisse avoir lieu ? On peut affirmer sans prendre trop de risques que le coupable se nomme le "progrès".
Dans l'antiquité, il fallait que rien ne change. Les traditions étaient les gardiennes de la stabilité de la société, donc de sa durabilité. On trouvait, dans l'immuabilité des choses, un réconfort qui nous consolait des aléas de la vie : les guerres, les famines, les épidémies, l'importante mortalité infantile, etc.
L'avenir était tellement compromis, qu'il était nécessaire de s'inscrire dans l'illusion de la permanence.
À partir du XIXe siècle, en Europe, on assiste à une conversion spectaculaire. On révolutionne à tour de bras. Certes, il y a les révolutions politiques, la naissance des nationalismes, la chute des empires, des guerres mondiales, etc. Mais il y a aussi, et surtout, les révolutions industrielles qui modifient définitivement les règles sociales. Les machines font naitre le culte de l'effort, de la compétitivité, de la performance. Bref, tout ce qui contraste violemment avec l'image du vieux sage que l'on glorifiait naguère. En l'espace de quelques décennies, les respectables cheveux blancs d'antan sont devenus les signes distinctifs d'une forme de handicap. C'est vrai pour les hommes, mais également pour les objets. La société de consommation ne glorifie que le provisoire voire le jetable. C'est d'ailleurs par cela que l'on mesure le progrès. Plus vite changent les modes, plus nous semblons vivre dans un monde meilleur. Dans cette dynamique vertigineuse, chaque jour semble réinventer la totalité du monde et le monde de la veille apparait comme un vestige antique. Le lendemain est la promesse d'un renouveau quasi féerique.
De ce fait, il parait maintenant acquis que tout ce qui n'accompagne pas ce mouvement est soit absurde, soit stupide. Et, c'est bien cela que signifie le terme "con". Il connote une sorte de paralysie mentale qui accepte, comme étant vrai, ce que quiconque trouverait illogique ou infondé.
Si le con n'est pas toujours vieux, il paraitrait que le vieux serait toujours con. Belle maxime.
Nietzsche, qui n'avait pas un goût immodéré pour la nouveauté, n'hésitait pas à stigmatiser une certaine forme de pensée, celle qui glorifiait le passé. Il écrit, dans "Le crépuscule des idoles" : " À force de vouloir rechercher les origines, on devient écrevisse. L'historien voit en arrière ; il finit par croire en arrière". Si même les philosophes s'y mettent…
Finissons là où le lecteur post quadra, nous attend évidemment, avec une citation que nous devrions tous avoir en mémoire : " Le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est con, on est con."
Pour les plus jeunes, c'est extrait d'une chanson de Georges Brassens.

6 - "Un tien vaut mieux que deux tu l'auras".

C'est une expression qui traduit une certaine idée du matérialisme. Elle énonce qu'une réalité concrète est toujours préférable à un objet "possible", voire fictif. C'est ce que suggère la fable de La Fontaine "Le petit poisson et le pêcheur", d'où cette expression est tirée.
On pourrait aussi y voir une certaine méfiance à l'égard de ce qui ne pourrait être qu'une promesse. N'oublions pas que le cynisme ambiant ne cesse de répéter que les promesses n'engagent que ceux qui y croient. Aussi, permettons-nous d'être sceptiques.
Ce que l'on tient dans la main (littéralement le "main"-"tenant") désigne un présent sûr, un fait tangible et indiscutable. Le "tu l'auras" est un avenir, quelque chose qui est "peut-être" à venir. Mais nous n'avons aucune assurance.
Un proverbe italien exprime cela avec une image très claire : "Préférons l'œuf d'aujourd'hui à la poule de demain". La sagesse populaire semble infaillible.
Soit, mais un œuf, n'est qu'un œuf. Pourquoi devrions-nous nous en contenter ? Au nom de quels principes devrions-nous nous satisfaire de si peu ?
La réponse se trouve sans doute dans l'opposition de deux règles logiques diamétralement opposées : le "principe de précaution" et le "principe d'attrition".
Le principe de précaution est en phase avec ce que suggère notre expression. Le "tien" est toujours préférable, car il nous garantit une propriété que l'on pourrait ne pas avoir si nous agissions inconsidérément. Ici, le gain est assuré, même s'il est modeste. Il faudrait donc savoir se contenter de ce qu'on a, même si c'est sommaire.
Mais cette attitude énonce-t-elle une forme de sagesse ou masque-t-elle une forme de résignation ? On pourrait presque y voir un manque de courage. N'est-il pas humain de vouloir obtenir davantage, quitte à prendre le risque de perdre le peu qu'on a ?
C'est ce que nous dit le principe d'attrition. Il affirme n'est pas possible d'être toujours gagnant. La perte fait partie du jeu. Il faut l'accepter, sans quoi on stagne. On peut solliciter une autre expression qui traduit cela parfaitement : "Qui ne risque rien n'a rien".
Mais ne nous y trompons pas, l'attrition ne renvoie pas à une espèce de débauche incontrôlée. On ne recherche pas la perte, on prend un risque mesuré en assumant les conséquences. Le principe d'attrition nous met en face de nos responsabilités. Le risque est réel, mais il est calculé.
Ce que l'on peut reprocher au principe de précaution, c'est qu'il semble ne pas faire cas d'un moyen terme. Il rejette, de fait, tout risque comme si ce que nous perdions était nécessairement tout ce que nous possédons. Or, tout joueur sait que la mise peut être plus ou moins grande et qu'il y a des limites qu'il serait déraisonnable de franchir.
Maintenant, la question est la suivante : à quel prix ? Que sommes-nous prêts à sacrifier pour un monde meilleur ? Cela, personne ne peut le dire à notre place. On ne peut pas définir une règle générale. Parfois, la nécessité fait loi. Le migrant qui prend le risque de traverser la Méditerranée dans une embarcation approximative prend le risque ultime, celui de perdre sa vie. À l'inverse, celui qui remplit une grille de loto ne s'expose pas vraiment.
Mesurer ce que l'on peut risquer est un vrai casse-tête, car nos décisions n'engagent pas toujours que nous-mêmes. Quand un parent parie sur son avenir, il engage aussi celui de ses enfants. Un individu qui vit en couple compromet son conjoint, etc. L'idéal serait de n'avoir rien à perdre, mais on ne le souhaite à personne, car quiconque est dans ce cas a généralement déjà tout perdu.
Le principe de précaution pourrait alors être une solution confortable. On ne s'engagerait pas pour éviter tout déboire. Ce faisant, ne serait-ce pas une sorte de dérobade? Ne serait-ce pas une manière de subir ses décisions plutôt que de les prendre ?
N'incriminons personne. Tout choix est inquiétant, car toute existence est fragile.

7 - " C'est mal ".

Voilà une expression qui nous ramène instantanément à notre enfance. Quand on entend : "C'est mal", surgit immédiatement le spectre d'un adulte, penché sur nous, qui n'a pas l'air content. Et l'on se souvient soit de l'incompréhension, soit de la peur, que cette expression a suscitées.
"C'est mal", sonne davantage comme une mise en garde que comme le début d'une discussion. Cela peut paraitre un peu cavalier de produire une telle injonction face à un enfant sur un mode aussi impératif, mais on voit mal comment faire autrement. Les capacités intellectuelles d'un enfant sont importantes, mais elles ne sont pas vraiment appropriées à l'analyse scientifique. Comment expliquer, par exemple, qu'il est "mal" de mettre ses doigts dans la prise de courant ? Un cours théorique sur l'électricité serait vain, et laisser l'enfant s'électrocuter serait un peu barbare.
Rien ne vaut les grands yeux et la grosse voix qui accompagnent le : "C'est mal", car c'est efficace.
Mais faut-il, pour autant, renoncer à une explication claire de ce qu'est ce "mal" ? N'est-il pas légitime de vouloir comprendre de quoi il s'agit ? Un enfant voudrait pouvoir ranger ce concept dans le même rayon que là où il met les mots "table', "lit", "aspirateur", "bicyclette" ou "réfrigérateur". Bref, le rayon des mots clairs qui nous permettent de comprendre et de repérer rapidement ce qu'ils désignent dans la vie quotidienne.
L'exigence est pertinente, mais l'explication n'est pas aisée.
D'abord, il faut admettre qu'il n'y a pas de définition claire et universelle de ce qu'est le mal. La violence est généralement condamnable, mais peut-on y renoncer quand il s'agit de neutraliser un forcené ? Le meurtre est condamnable en temps de paix, mais peut-il en être de même en temps de guerre ?
On pourrait multiplier les exemples qui nous obligeraient à reconnaitre qu'il y a une certaine relativité dans les conceptions morales.
Ce serait peut-être un moindre mal, si la question ne se compliquait pas du fait que le bien et le mal peuvent aussi être fonction de la manière dont on pense la morale.
Expliquons-nous.
La même valeur peut être considérée comme bonne ou mauvaise selon l'image même que nous nous faisons de ce qu'est l'action morale.
Mentir, par exemple, est toujours mauvais pour quelqu'un qui croit qu'il faut agir "par principe" (morale du devoir), alors que cela peut être acceptable pour qui s'attache surtout à la valeur des "conséquences" (morale pragmatique).
Le premier explique que le mensonge est toujours mauvais. Il ne peut pas devenir une valeur morale, car si tout le monde ment, il n'y a plus de vérité possible et plus personne ne peut plus faire confiance à personne. Le second répond qu'il serait irresponsable de dire toujours la vérité. Dira-t-on à un assassin où se cache un ami pour qu'il puisse le trucider, au prétexte qu'il ne faut pas mentir ? Voilà qui est aberrant. Pour lui, les droits engendrent des devoirs. Nous ne devons rien au hors-la-loi.
Dans le premier cas, le mal est ce qui contrevient à un principe absolu. Dans le second, le mal réside dans la conséquence funeste que pourrait engendrer notre action.
Et ce ne sont pas les deux seules morales possibles.
La morale de la vertu définit le mal comme ce qui nous "dégrade", ce qui nous "rabaisse". Ici, le mensonge ne serait pas condamné à cause des principes ou des conséquences, mais parce que cela fait de nous des "menteurs". C'est le contexte existentiel qui est sollicité.
Il y a aussi une morale "esthétique" qui tendrait à penser que le mal, c'est avant tout ce qui est laid. Quand on dit : "C'est moche, ce qu'il a fait", on souscrit à cette éthique particulière.
On voit que l'expression : "C'est mal" est relative, et ça, c'est "mal". En effet, le relativisme est le pire ennemi de la morale, c'est le lit de toutes les dérives. Si toutes les valeurs se valent, tout est permis. Le menteur ne vaudrait-il ni plus ni moins que l'honnête l'homme ?
La question se pose de savoir comment échapper à ce relativisme.
Il n'y a qu'une seule solution, c'est de trouver une valeur qui mette tout le monde d'accord. Cela ne devrait pas être trop compliqué quand on sait que toutes les morales ont un but commun : trouver une manière de vivre décemment. Il faut essayer de donner un minimum de dignité à nos actions.
La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen nous dit que la liberté consiste à faire ce qui ne nuit pas à autrui. On pourrait ajouter qu'un minimum de solidarité ne serait pas aberrant.
Tout cela peut devenir une base très acceptable pour une morale à prétention universelle.

8 - "Quel cynisme…"

Dans le langage courant, les cyniques sont des êtres froids, calculateurs et manipulateurs. C'est ainsi qu'on les présente et c'est ainsi qu'ils aiment à se présenter. Les cyniques n’hésitent pas à se caricaturer. Ils savent que cela les rend crédibles. Les cyniques assument leur mauvaise image, cela fait partie du jeu. Quelqu'un qui n’est censé avoir aucune conscience morale ne peut pas se permettre d'avoir l'air sympathique. Ils font de leur ignominie une carte de visite.
C'est cela qui effraye les honnêtes gens. Car s'il arrive aux communs des hommes d'avoir des pensées peu flatteuses ou de commettre des actes répréhensibles, ils ne s'en vantent jamais. Ils préfèrent sauver les apparences en considérant que l'hypocrisie est préférable au cynisme. À tout exposer, on finit par tout admettre. Soyons tartuffes, cachons ce sein que l'on ne saurait voir.
Certes, ce n'est pas brillant, mais avouons que l'on préfère cela à l'insolence de ceux qui clament haut et fort leur mépris pour toute morale.
Mais dire que ces monstres froids sont des "cyniques" n'est pas forcément judicieux. En fait, c'est plutôt faire insulte à la grande école philosophique qui mérite ce titre. Les cyniques ne sont pas ceux que l'on croit.
Comme pour les "épicuriens", il y a un contresens énorme sur l'adjectif censé désigner le disciple d’Épicure. Quiconque a lu la "Lettre à Ménécée", sait qu'un épicurien n'a rien d'un homme faible, ivre de désir, qui se laisse aller aux pires excès. Cette image grotesque est le produit de ceux qui haïssaient les épicuriens. Hélas, c’est devenu un lieu commun.
Il en est de même pour les philosophes cyniques. On ne trouve ni chez Antisthène ni chez Diogène de Sinope (celui du tonneau), ces pères fondateurs de l'école cynique, le mépris de toute morale. S'ils sont matérialistes, ce n'est pas pour accumuler des biens, mais parce qu'ils se refusent à l'idéalisme. S'ils sont anticonformistes, c'est parce qu'ils méprisent les traditions. Enfin, s'ils semblent désinvoltes, c'est qu'ils ne croient pas à la comédie du pouvoir.
Tout cela est parfaitement cohérent et ne procède d'aucun calcul mesquin.
S'ils s'affranchissent des idées reçues et des mœurs convenues, c'est parce qu'ils placent la liberté au-dessus de tout.
On voit qu'on est loin de ces pseudo-cyniques qui pensent que tout est permis pour favoriser leur carrière ou pour s'enrichir, sans états d’âme.
Il y a des années lumières entre les sympathiques Athéniens, proches de Diogène, et les domestiques aux dents longues qui fourmillent auprès de nos politiques ou à Wall Street.
Il faut donc rendre justice aux vrais cyniques, à ceux qui aspirent à une vraie sagesse philosophique.
D'abord, il faut rappeler que l'adjectif "cynique" est fabriqué sur le terme "cynos" qui désigne, en grec, le chien. Le cynique est celui qui s'apparente à un chien, qui trouve en cet animal une sorte de référent moral.
Pourquoi un chien ? Les explications sont nombreuses, souvent très discutables historiquement (voire carrément inventées), mais hautement éclairantes quant aux intentions des membres de cette école.
Évoquons-en trois.
La première dit qu'Antisthène (-444 / -365), fondateur de l'école cynique, voulait être enterré comme un chien. Par-là, il voulait faire preuve d'humilité. Il montrait qu'il n'accordait aucune importance aux rites funéraires censés faire passer l'âme d'un vivant vers un autre monde. Un cynique est matérialiste. Pour lui, la vie s'arrête en même temps que l'existence. Il est donc inutile de perdre son temps en cérémonie illusoire. Le corps est corps, la dépouille n'est qu'un cadavre, sans plus.
La deuxième prétend qu'un jour, Diogène de Sinope (-413 / -327) aurait assisté à une cérémonie religieuse où les prêtres avaient déposé de la nourriture devant la statue d'un dieu, pour lui rendre hommage. Il y avait des fruits et des restes de sacrifice sous forme de viande. Un chien se serait jeté sur les offrandes pour en manger le contenu. Sur ce, Diogène aurait déclaré que ce chien était le seul être intelligent de l'assemblée. En effet, lui seul a fait ce qu'il y a de plus sensé : ingérer une nourriture qu'aucune statue de pierre ne saurait assimiler. Ce geste élémentaire montre à toute l'assemblée l'absurdité qu'il y a à vouloir nourrir des dieux en pierre.
Enfin, la troisième explication laisse entendre que les cyniques admirent l'étonnante honnêteté des chiens. En effet, ils remuent la queue quand on les caresse, ils grognent quand on les menace et ils mordent quand on les frappe. Voilà des règles de vie très claires, loin de l'hypocrisie des cyniques modernes.
Aussi, ne confondons pas "cyniques" et "cyniques" et sachons reconnaitre les nôtres pour mieux fuir les autres.

9 – "Contre nature"

Quand on dit que quelque chose est contre nature, on laisse entendre que cela provient du chaos voire que cela ne devrait pas exister. Un mouton à cinq pattes, un chat qui aboie, un cyclope… ce n'est pas très naturel.
Tout cela est peut-être vrai quand il s'agit de biologie, mais peut-on étendre cette idée aux actes ou aux valeurs humaines ? Peut-on parler de nature ou de contre nature quand il s'agit des êtres humains ?
De nombreux philosophes ont cherché à comprendre si l'homme est un être purement culturel ou s'il est l'expression d'une logique naturelle. L'homme est-il mauvais par nature (Thomas Hobbes) ou est-il bien disposé tant qu'il ne subit pas les effets des injustices sociales (Jean-Jacques Rousseau) ? Existe-t-il des dispositions naturelles auxquelles les hommes ne pourraient se soustraire ?
Là est l'enjeu de cette question.
On a coutume de dire que l'homme est un être culturel et non un être naturel. Platon va même jusqu'à affirmer que l'homme est un animal raté, car il n'a pas de réels instincts. Il doit se construire lui-même en l'absence de talents naturels particuliers. Notre nature est ingrate. Nous n’avons ni fourrure ni griffes et nous naissons ignorants, sans savoir comment lutter pour survivre. Heureusement, nous dit-il, que Prométhée a volé le feu aux dieux pour nous donner un peu de leur savoir-faire. Sans cela nous serions totalement démunis. Notre réelle nature, c’est ce que nous sommes capables de faire avec le peu dont nous disposons. Notre nature, c'est ce que nous sommes capables d'apprendre.
Reste alors l'épineuse question de ce qui serait contre nature. En effet, si l'homme n'a pas de déterminations spécifiques (s'il n'est ni bon ni mauvais), peut-on attendre de lui qu'il se comporte selon des critères précis ? Les guerres témoignent de la sauvagerie dont les hommes sont capables. Ce qui pourrait laisser penser que les hommes sont mauvais par nature. Mais, dès lors que les guerres cessent, on assiste au spectacle d'une humanité apaisée, qui est très souvent solidaire d'autrui, y compris de ses anciens ennemis. D'une certaine manière, c'est rassurant.
Autre chose est rassurant. C'est le fait que l'humanité s'accorde généralement sur ce que l'on considère comme étant des actes monstrueux. Le crime, l'inceste, le cannibalisme, etc. font consensus contre eux. Aucune société, en temps normal, ne cautionne ces actes. Est-ce à dire que nous avons une nature morale commune ? Certains philosophes n'hésitent pas à le dire. David Hume pense sincèrement que les hommes sont tous capables de se fier à une nature humaine capable de nous guider sur ce qui est acceptable ou, inversement, inadmissible. Après tout, nous sommes tous doués de conscience. Nul n'en conteste l'universalité.
C'est ce qu'affirme l'article 1 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, quand il déclare que tous les hommes sont doués de raison et de conscience. C'est aussi ce que laisse entendre le nouveau crime apparu après la Seconde Guerre mondiale : le crime contre l'humanité.
Tout homme devrait être assez sensé pour s'interdire de commettre des actes aussi révoltants.
C'est l’éducation qui fait que nous sommes des hommes civilisés. Une culture qui ferait l'apologie de la haine ou du génocide serait un non-sens. À quoi bon transposer la barbarie dans un contexte érudit si elle peut s'exprimer avec toute la sauvagerie animale ?
C'est peut-être cela le vrai crime contre nature. C'est justifier le pire, avec les valeurs censées être les plus hautes ou les plus morales. Ce qui est contre nature, c’est trahir les espérances d’une culture humaine, commune, universelle.
Pour le reste, l'expression "contre nature" n'est souvent que le jugement moral d'un homme qui s'étonne de voir qu'il existe des mœurs qui n'entrent pas dans ses principes moraux. Mais, dans ce cas, il n'y a rien de réellement "contre nature", c'est simplement le jeu du relativisme culturel. Le barbare n'est-il pas toujours l'autre, celui dont on ne comprend pas les mœurs ?

10 - "On est tous … un peu …"

Qui n'a jamais été pris à partie par quelqu'un qui lui a dit, sur le ton de la (fausse) confidence : "On est tous un peu …" ? Un peu… quoi ? Un peu lâche, un peu faible, un peu narcissique …? Peu importe. Ce n'est pas ce dont on parle qui est important ici, c'est manière dont on le dit. "On est tous un peu…" est un énoncé paradoxal. Il sonne comme un aveu personnel, mais il a la prétention d'énoncer une vérité universelle. De quelle nature pourrait bien être une vérité que l'on confie à voix basse ?
Analysons l'énoncé.
C'est le "peu" qui est important dans cette expression. Ce "peu" a deux fonctions. D'abord, il banalise l'acte, ensuite il neutralise le jugement de valeur que l'on pourrait formuler à l'égard de cet acte. Comme tout le monde faute un peu, ce n'est pas exceptionnel, c'est presque la norme. De ce fait, il serait absurde de produire un jugement précipité qui nous identifierait aussi radicalement à nos actes. Par exemple, ce n'est pas parce qu'on ment qu'on est définitivement un menteur. Oui, forcément, si tout le monde ment un peu.
Et si l'on suppose que c'est de la norme que provient le jugement moral, on voit bien qu'il serait absurde de vouloir condamner ces petits arrangements avec notre conscience.
Si l'on considère la chose d'un point de vue éthique, c'est-à-dire sans condescendance, cette définition est inadmissible. En effet, cela nous conduirait à vivre dans un monde où tout est relatif. Si tout le monde est capable de tout, on se doute que rien ne peut être imputé à personne en particulier. Si tout le monde est un peu menteur, par exemple, pourquoi le reprocherait-on à tel ou tel individu ? De ce fait, toutes les compromissions deviendraient possibles, ce qui ne peut pas être cautionné du point moral.
Notons aussi qu'il s'agit surtout d'excuser des défauts. On ne dit pas : "On est tous un peu …" intelligents ou généreux ou courageux. On suggère plutôt l'inverse : "On est tous un peu…" stupides ou avares ou lâches. On voit bien la logique qui est à l'œuvre.
Il faut aussi remarquer la profonde ambiguïté du terme "on". Il ne désigne ni exclusivement le "nous" ni exclusivement le "je". "On" désigne à la fois l'un et l'autre et l'un sans l'autre. Quand quelqu'un vous dit : "On dit que…", le "on" peut être inclusif ou exclusif. C'est d'ailleurs une très bonne tactique qui permet de jauger quelqu'un sans prendre aucun risque. Si vous dites : "On trouve de gouvernement très médiocre". Si votre interlocuteur est partisan de ce gouvernement, il vous sera facile de dire que vous ne validez pas ces "on-dit".
Bref, cette expression fait partie de ces petites lâchetés que l'on ferait bien de ne pas attribuer à tout le monde.

11 - "C'est la tradition".

- "C'est la tradition", est une marque d'autorité, un discret rappel à l'ordre à l'adresse de ceux qui pourraient avoir des pensées subversives. Pourquoi ? Parce que c'est une réponse faite quand on manifeste une sincère incompréhension à propos de telle ou telle pratique. Peu de choses sont aussi désarmantes qu'une question inattendue, surtout quand elle est sincère. Pourquoi les habitants de tel village, dans telle province, clouent-ils des pattes de lapin sur leurs portes ? Réponse : "C'est la tradition". Il faut avouer que la pratique est peu courante et a de quoi surprendre le non-autochtone. Je pense que si l'on creuse un peu, on trouvera quelqu'un pour dire que cela porte chance. Il faudrait demander aux lapins.
En fait, si la question est désarmante, c'est parce qu'elle est évidente. Et surtout, elle est évidente pour tout le monde, y compris pour celui qui suit la tradition. Ce dernier est surtout très étonné de ne pas s'être posé la question. Il y a sans doute un peu de dépit dans cette réponse. C'est peut-être une manière élégante de dire : "Je ne sais pas". Car il est vrai que les traditions cultivent l'art du mystère. La signification de tel ou tel geste se perd avec le temps. À moins d'en réinventer le sens, il faut bien avouer qu'on ignore pourquoi on fait telle ou telle chose. Demandez autour de vous pourquoi il y a un sapin à Noël. À part Google, peu de gens savent répondre. Idem pour le Père Noël. Mais bon, dans ce cas, la question se pose rarement, car la convoitise l'emporte sur la curiosité.
En général, il s'agit quand même d'une réaction un peu outrée, qui jette une suspicion sur une pratique séculaire. C'est d'autant moins bien reçu que c'est généralement un étranger qui la pose. Cela, en vertu du fait que le pratiquant pratique sans se poser de questions. C'est un peu différent quand il s'agit d'un enfant né dans le village. Là, l'interrogation est pertinente et la réponse est bienveillante puisqu'elle s'inscrit dans un cadre éducatif. On lui dit que les pattes de lapin doivent être mises sur les portes pour éloigner tel ou tel danger. Et si l'enfant s'inquiète du sort de ces pauvres lapins estropiés, on lui dira sans doute que, de toute façon, cela fait belle lurette qu'ils sont passés à la casserole. Et si l'enfant insiste, les parents joueront de leur autorité pour lui signifier fermement que la discussion est close.
Il est vrai qu'il y a quelque chose d'un peu réactionnaire dans la pratique des traditions. Même si les actes ont perdu de leur sens, beaucoup y tiennent, car c'est une manière de s'inscrire dans un temps de la continuité. La tradition abolit provisoirement la course folle du progrès et son cortège révolutionnaire. On fait "comme dans le temps", pour être sûr que ce temps a existé et que notre époque n'est pas une génération spontanée issue d'une usine quelconque, comme un gadget commercial. Il y a ce besoin d'avoir des racines. Ainsi : "C'est la tradition", est surtout une manière de dire, c'est comme ça chez nous. Ici, en ce lieu où l'on fait comme ça. Et surtout, si cela ne vous plaît pas, circulez, car il n'y a rien à voir pour vous.
En revanche, il est à peu près certain que l'étranger qui se plie à la tradition et qui l'adopte sera assez bien intégré. Ce qui peut devenir excluant est aussi un moyen d'intégration. Quel meilleur témoignage de soumission que d'admettre sans discuter de pratiquer un geste dont on ne comprend pas le sens ? Certes, cela peut vouloir dire que vous n'êtes pas plus malin que les gens du coin. Mais cela sera surtout interprété comme une volonté de s'intégrer, car celui qui pratique, malgré toutes ces réserves, doit être de bonne volonté.
"C'est la tradition", sonne souvent comme un : "Entrez ou sortez".

12 - "C'était pour rire".

D'emblée, cette expression est pathétique. Quand on en arrive à devoir préciser qu'on a essayé de faire rire, c'est qu'on a échoué. "C'était" est un verbe à l'imparfait, qui montre bien qu'à présent, cela ne fait rire personne. Du coup, on passe pour un lourdaud voire un benêt. En effet, celui qui sait faire rire passe pour quelqu'un de spirituel, de sympathique. On devra se résoudre à être l'inverse. Mais, après tout, ce n'est pas grave. Il y a pire. Et puis, personne n'est naturellement un comique, cela s'apprend, on a droit à l'erreur.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Quand on affirme : "C'était pour rire", on s'excuse rarement de n'être qu'un mauvais comique. Souvent, cela cache autre chose.
L'expression sert généralement à désamorcer un malaise produit par une blague. Untel fait une remarque qui peut être interprétée comme misogyne ou homophobe, l'assistance s'en émeut et il va dire : "C'était pour rire". En somme, cela veut dire : "Je ne suis pas sérieux, je ne faisais qu'imiter la grossièreté de ceux qui pensent cela". Donc : "Je suis innocent, c'est peut-être vous qui devriez reconsidérer votre sensibilité à l'humour". Il se peut que cela soit vrai. Il se peut que notre trublion soit un comédien exceptionnel capable de flouer toute une assistance sur ses réelles intentions.
Mais, les excellents comédiens sont rares. En revanche, les gens maladroits sont légion. Et avouons qu'il est très difficile de cerner la psychologie d'un groupe que nous ne connaissons pas vraiment. Car c'est bien cela qui est à l'origine de la maladresse. Quand nous sommes avec des amis et qu'il y a une vraie connivence, on peut se permettre le second degré. Le cas non échéant, il vaut mieux s'abstenir. À moins de surjouer l'imbécillité, en forçant sur les mimiques, il est impossible de faire comprendre à un inconnu qu'il ne faut pas nous prendre au premier degré. C'est un procédé assez grossier. Là aussi, il vaut mieux s'abstenir.
On dit souvent que les écrits restent et que les paroles s'envolent. C'est vrai à long terme, mais il y a des paroles qui tuent. Il y a des mots que l'on ne peut pas oublier, qui stigmatisent un homme pour toujours. On a du mal à imaginer les ravages que peut produire une plaisanterie mal perçue, tant les dégâts peuvent être importants. En réalité, il faut admettre, une fois pour toutes, qu'on ne peut pas rire de tout et, à défaut, avec tout le monde. Le rire est une affaire sérieuse qui a fait l'objet de nombreuses interrogations philosophiques très savantes. Il suffit de relire "Le rire" d'Henri Bergson, que l'on imagine mal faire des blagues grossières en fin de dîner.
De ce fait, on a envie de dire qu'il ne faut pas plaisanter avec le rire. Si d'aventure on n'est pas sûr de l'effet que l'on va produire, il vaut mieux renoncer. Comme le disait le père du philosophe Albert Camus (dans d'autres circonstances) : "Un homme, ça s'empêche". C'est un conseil sûr et intelligent.








































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Dernière modification le : 17/08/2020 @ 16:51
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