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Vendredi 27 novembre 2020

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Vocabulaire critique de R à Z

Le livre entier est téléchargeable gratuitement en epub ou PDF aux adresses suivantes :






RELATIVITÉ et RELATIVISME : Pourquoi l'expression "Tout est relatif" ne doit-elle pas être confondue avec l'expression "Tout est relatif" ? Peut-être parce que le même adjectif peut renvoyer à deux idées totalement différentes. "Tout est relatif" peut s'entendre comme l'expression d'un relativisme banal, doxique. C'est le credo de l'ignorant : "Tout se vaut". Pourquoi ? Car l'ignorant croit qu'il suffit qu'il considère qu'une pensée lui paraisse cohérente pour qu'elle le soit réellement. Ainsi, personne n'aurait le droit de contester la conception ou l'expression d'une idée puisque nous serions, chacun d'entre nous, les seuls juges de notre probité. "On a le droit de dire ce que l'on pense", laisserait même entendre que ce serait démocratique d'accepter le point de vue de tous. Alors, ce relativisme généralisé deviendrait même une valeur morale. Hélas (pour la doxa) ou heureusement (pour nous), toutes les opinions ne se valent pas et il ne suffit pas d'avoir une opinion pour que cela devienne une vérité. Sans quoi, la Terre serait plate, les centaures existeraient et l'astrologie serait aussi sérieuse que l'astronomie. Inutile d'épiloguer.
Ce n'est évidemment pas ce que dit Albert Einstein, quand il affirme que "Tout est relatif". Cet homme de science et cet amoureux de la philosophie fait, à juste titre, peu de cas de la doxa. Pour lui tout ne se vaut pas. Ce qu'il veut dire, c'est que toute analyse doit prendre en compte les conditions dans lesquelles elle est faite. Il n'existe pas d'observateur absolu, aucun regard ne peut prendre le point de vue de l'univers. L'œil de Dieu n'a pas sa place en science, il faut "relativiser". La gravité n'est pas la même sur la Terre, sur la Lune, sur Mars ou Jupiter. Les conditions sont différentes. Mais, cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas de loi. Bien au contraire. La loi de Newton s'applique partout. Et c'est en acceptant cette loi que l'on peut savoir, par exemple, quelle pression nous subirions si nous allions sur les planètes inexplorées. Ici, pas de nivellement par l'ignorance, la relativité d'Einstein n'a rien à voir avec le relativisme d'une certaine doxa.

RÉPÉTITION : Pour bien penser la notion de répétition, il faut invoquer deux idées proches et néanmoins différentes : l'"identique" et le "même". Pour la plupart des gens ces termes sont pareils et on ne va pas s'amuser à opposer le "pareil" avec le "même" et l'"identique". Ce serait couper les cheveux en quatre, ce que l'on reproche déjà trop souvent aux philosophes. En revanche, cela ne doit pas nous empêcher de nuancer.
Répéter, ne signifie pas "copier/coller". Ou alors, uniquement dans le monde numérique. Il n'y a que dans cet espace virtuel que l'on peut reproduire à l'identique un texte ou une image. Seule l'informatique permet ce genre de chose.
En revanche, dans un monde où, en plus de l'espace, il y a du temps, la chose est impossible. Quand, chronologiquement, je répète quelque chose, je ne me contente pas de le déplacer, je le transpose ailleurs. Temporellement, un acte répété ne coexiste jamais avec celui qu'il répète, il le suit.
Or, qui dit "nouveau temps" (nouveau "présent" ou autre "présence"), dit "nouvelle chose".
La pièce de théâtre que j'ai vue la veille sera différente de celle qui se jouera ce soir. Et pourtant, ce sera le même texte et les mêmes comédiens. Chaque expression d'une "même" chose est différente. Rien ne peut se reproduire totalement à l'identique. Comme le dit si bien Héraclite d'Éphèse, nous ne nous baignons jamais deux fois dans le même fleuve.
Que faut-il en conclure ?
Qu'il est absurde de vouloir reproduire à l'identique, nous, qui sommes capables de faire preuve d'imagination. Allons de l'avant en construisant nos propres repères. Soyons autonomes, assumons notre différence.

RÉPÉTITION 2 : Il y a quelque chose de fondamentalement subversif dans la répétition. On pourrait croire que nous sommes capables de reproduire des actes à l'identique, mais ce n'est vrai que si l'on se contente d'une appréciation sans nuances. Chaque nouveau geste, chaque nouvelle représentation créent une très légère différence qui, reproduite en grand nombre, permet de tout changer. Il y a quelque chose de révolutionnaire dans la répétition quand on admet qu'elle génère nécessairement une variation. Pensez à un angle qui serait augmenté de 0.1 degré. Sur un mètre, la différence par rapport à l'angle original serait de moins de deux millimètres. Quelque chose d'à peine perceptible. En revanche, sur un kilomètre, la différence serait de presque deux mètres. Dans une dimension astronomique, cela pourrait nous emporter dans une autre galaxie. Le poète latin Lucrèce utilise le terme "clinamen" (déclinaison, écart, déviation) pour expliquer cela. Il nous convainc qu'il ne saurait y avoir de vie sans un peu de désordre. Il faut une très légère déclinaison pour passer d'un monde ordonné (un "cosmos") à un monde désordonné (un "chaos") sans que cela ne soit réellement perceptible. Et pourtant, tout est là. Dans la non-répétition de l'identique se joue la vie, avec son grand nombre de hasards et de nécessités

RÉPÉTITION 3 : Connaissez-vous le "Boléro" de Ravel, les reprographies d'Andy Warhol, les symphonies de Philip Glass ? Ces œuvres ont quelque chose en commun. Elles donnent l'illusion de répéter des sons ou des images sans aucune originalité. Une oreille inattentive conclura que les 16 à 18 minutes de l'exécution du "Boléro" ne sont qu'un martellement bruyant d'une même séquence rythmique ou mélodique. La même oreille distraite pourra penser qu'une symphonie de Philip Glass répète toujours la même séquence. Et, un œil peu averti croira que les Marilyn Monroe ou les Jackie Kennedy de Warhol ne sont que des variations tristes sur une même image. Tout cela n'est qu'apparence. Ne percevoir de ces œuvres qu'une répétition triste, c'est tout simplement, ne rien comprendre à l'art des nuances.

REPRÉSENTATION : Ce terme a un préfixe trompeur. En effet, le "re" de "représentation", semble indiquer une répétition. Ainsi, "re"présenter serait tout simplement présenter à nouveau. Par exemple, se représenter un objet ne serait rien d'autre que produire son image dans notre cerveau pour en faire un calque visible quand l'objet serait absent. Ou bien, un tableau représenterait une personne afin que l'on puisse se souvenir de son apparence.
Une autre manière de penser ce terme nous pousserait à penser la représentation comme un substitut de quelque chose. A la manière du représentant de commerce qui va, de boutique en boutique, présenter un produit au nom de la société qui l'emploie et dont il est le représentant. Ou, de manière moins évidente, comme l'homme politique qui devrait se contenter d'être le représentant du peuple. Ce qui signifierait qu'il n'aurait pas d'autre autorité que celle-ci, mais nous savons que c'est très rarement ainsi qu'il se considère.
Tout cela est beaucoup trop rapide.
En fait, la représentation est toujours autre chose qu'un calque ou un "épiphénomène" (comme on dit en philosophie). Elle est toujours davantage que son modèle. On ne va pas insister lourdement sur l'homme politique qui prend rapidement une certaine autonomie dès qu'il est élu, mais on pourrait le faire et ce serait un bon exemple.
Une représentation est toujours une mise en scène, c'est-à-dire une certaine vision d'une chose. C'est la chose augmentée d'un sujet qui lui confère une altérité et une certaine originalité. C'est particulièrement vrai en peinture. Toute œuvre qui se veut figurative, inclut le regard de l'artiste, son style, sa technique, etc. C'est même cela qui fait son originalité. Prenez les portraits de la Marquise de Pompadour selon Maurice-Quentin Delatour, François Bouchet, François-Hubert Drouais, etc. Quoique n'ayant pas connu le visage original de la favorite de Louis XV, on voit une certaine ressemblance à travers les tableaux de ces peintres. Mais il y a des différences et la manière dont elle est représentée et cela nous informe sur l'identité de l'artiste. D'ailleurs, cela doit nous faire penser au fait qu'il n'est pas possible de représenter une personne ou un objet sans lui donner un minimum d'originalité. Même une simple photographie insuffle de la nouveauté dans le regard qu'on porte sur une chose.
C'est vrai aussi pour une pièce de théâtre. "Hamlet" de Shakespeare, l'une des pièces les plus jouées dans l'histoire, ne peut exister sans qu'on en fasse une certaine représentation. Sans quoi cela reste un livre et non une œuvre théâtrale.
On voit que le terme "représentation" est loin de l'idée de répétition que l'on pourrait vouloir lui accoler. La plus simple des images, d'un être ou d'une chose, porte en elle quelque chose d'inventif.

RÊVE (fonction du rêve) : L'homme aurait pu se contenter de rêver et de s'émerveiller de cette capacité à produire des images "dans la tête", quand il dort. On imagine de sympathiques êtres préhistoriques qui se racontent leurs rêves le matin et s'amusent de cette étrange faculté. Mais l'homme, en bon primate soucieux de fonctionnalité, a fini par se poser la très mauvaise question de l'utilité des rêves. "À quoi ça sert ?", demande le singe savant. Quelle est la fonction (supposée) de cette mise en scène ?
Au lieu de répondre très sérieusement : "Cela ne sert à rien, comme des tas d'autres choses inutiles", il s'est mis à y voir le signe de quelque chose. C'est peut-être une fenêtre sur l'avenir (un promontoire prémonitoire), un lien avec l'au-delà (les morts qui parlent aux vivants), une communication avec l'univers ou le divin (Dieu s'exprime) voire la réalisation d'un désir inconscient refoulé. Tout n'est pas absurde. Quand on a exclu le voyage temporel, le dialogue avec les revenants et la parole divine, il reste l'hypothèse freudienne qui est assez crédible. Mais pourquoi vouloir s'inscrire nécessairement dans une économie ? Pourquoi faire du rêve le résultat de quelque chose que l'on souhaiterait sans le vouloir et qu'on se refuserait à le réaliser parce qu'on aurait décidé que ce serait mal de le faire ? Est-ce que ce n'est pas un peu compliqué, tous ces conditionnels ? Serait-on devenu tellement pervers qu'on ne s'imaginerait même plus pouvoir faire quelque chose en pure perte ?
On trouve ici le vieux dialogue entre le poète et le scientifique. Le premier ne s'étonne de rien, car tout est étonnant alors que le second ne s'étonne pas du fait que l'on peut encore s'étonner de quelque chose qui ne devrait étonner personne, puisque cela doit bien avoir une signification.
Tout cela vous donne l'impression d'être un terrible cauchemar ? Ce n'est pas faux.

RÊVE (ou cauchemar) : On peut affirmer, avec Freud, qu'un rêve est un cauchemar raté. On entend déjà la vindicte doxique hurler au sacrilège. En effet, on aurait plutôt tendance à penser que le cauchemar est un rêve raté. En théorie, la mise en scène aurait dû bien se passer, mais, pour on ne sait quelle raison, les acteurs étaient mauvais, l'éclairage était défectueux et le décor s'est effondré.
Croire cela serait ignorer les fondements de la psychanalyse. Pour Freud, le rêve exprime l'inconscient. Il en est même : "la voie royale". Or, cet inconscient n'est pas très réjouissant. Il contient le pire de ce que nous sommes ou de ce que nous pourrions être : il y a des pulsions incontrôlables, des phobies inavouables, des traumatismes refoulés … Bref, notre part obscure. Mais, dans l'expression "notre part obscure", il y a "notre". L'inconscient n'est pas un autre moi-même ou une sorte de double fantaisiste, c'est nous, pleinement nous. Et peu importe si notre morale sociale se refuse à le voir. Et ce "nous" a le droit de s'exprimer, rien ne doit l'obliger à être invisible. Aussi, tel le cousin idiot que l'on voudrait cacher, il apparait à l'occasion d'un événement (pour le "cousin", une noce ou une fête de famille). L'occasion que saisit l'inconscient, c'est le rêve.
Selon Freud, lorsque nous dormons, nous ne sommes pas totalement passifs. Un gardien demeure en éveil pour éviter que nous pensions le pire. Après tout, n'oublions pas que c'est bien "nous" qui rêvons. Le rêveur est la même personne que celui qui agit selon des règles sociales et culturelles le jour. Pourquoi deviendrait-il soudain un anarchiste forcené, par le seul prétexte qu'il est assoupi ? Ainsi, le rêve serait le résultat de la confrontation de ce gardien (qu'il nomme la "censure") plus ou moins conscient et du désir inconscient. Le gardien est un metteur en scène qui transpose l'inavouable en images acceptables. Comme on dit en italien : " Traduttore, traditore", traduire c'est trahir. Mais là, c'est un bon traitre, un menteur moral. Par exemple, l'envie de tuer sauvagement notre voisin se traduit par une scène où nous trouvons sa photo déchirée dans la cage d'escalier. C'est mieux, c'est plus civil. En revanche, quand nous nous trouvons dans une baignoire pleine de sang, à renifler un crâne poisseux démembré et que cela se trouve être le voisin, c'est moins drôle. Quand, en plus, l'image d'après on se trouve sur une chaise électrique à Sing Sing, c'est encore moins réjouissant. L'un est un rêve, l'autre est un cauchemar, mais les deux disent la même chose. Et comme le premier est plus reposant que le second, on peut dire que le rêve est un cauchemar raté. Et c'est tant mieux. Après tout, c'est pour nous reposer que nous nous dormons.

SCIENCE : Insulterait-on la science si l'on disait que, poétiquement, c'est le royaume de toutes les incertitudes ? Comment le mot "science", qui est l'enfant étymologique du mot "savoir", pourrait-il être accolé à l'absence de certitude ? Le savant n'est-il pas celui vers qui on se tourne quand on doute ou que l'on ne sait pas ? Si, mais attention à ne pas croire que le savoir égale la certitude et, inversement, que l'ignorance implique le doute. Ces équations sont fausses. En effet, un ignorant peut être parfaitement sûr de lui. Il y a d'ailleurs une très bonne définition de l'ignorance que l'on pourrait formuler ainsi : est ignorant celui qui est tellement sûr de savoir qu'il ne se remet jamais en cause. L'ignorant, comme l'homme de la doxa, doute peu. La réflexion n'est pas son fort. En revanche, le scientifique doute. C'est même ce qui est à l'origine de sa démarche, c'est par cela qu'il sort de l'ignorance. Par exemple, il voit le Soleil tourner autour de la Terre, mais il se demande si ce n'est pas l'inverse. Il produit une hypothèse fondée sur une hésitation, puis il cherche à la confirmer. Il n'exprime jamais rien dont il n'a douté au préalable. L'énoncé scientifique est toujours un résultat, jamais un constat brutal. Mais, cela va plus loin. Le chercheur (voilà un mot approprié) sait que tout résultat est sujet à débat. Pour peu qu'il connaisse l'histoire de la science, il sait que les découvertes se suivent et que, parfois elles se ressemblent. Prenons l'atome. Combien de fois a-t-on montré qu'il existe, puis qu'il n'existe pas, puis qu'il existe tout de même, etc. Cela ne prouve pas la faiblesse des sciences physiques, cela prouve tout simplement que le progrès (si l'on est autorisé à parler de "progrès") n'est pas linéaire. Il faut faire avec les moyens de notre époque en attendant mieux. En fait, c'est ça la science, une formidable machine à produire des vérités provisoires à partir d'une dynamique encore plus puissante : le doute. Alors, n'hésitons pas à glorifier la science en disant que c'est le royaume de toutes les incertitudes.

SCIENCES (utilité) : Quel est l'âge du capitaine ? C'est par cette sentence moqueuse que la doxa riait des problèmes de mathématiques, quand elle ne comprenait pas l'énoncé et qu'elle formulait la question qui devait s'ensuivre. Celle-ci devait, évidemment, être aussi incongrue que la manière dont elle se représentait le problème.
C'était une époque où l'on parlait davantage de calcul que de maths. Les problèmes concernaient souvent le débit d'écoulement des robinets et le niveau de remplissage des baignoires. Oui, il fut un temps où les mathématiques n'étaient pas seulement des équations abstraites. Elles concernaient de "vrais problèmes" liés à de "vraies situations" quotidiennes, même si cela ne dépassait que rarement le carrelage de la salle de bain. On disait, à l'époque que c'était des problèmes de "maths". Le reste était relégué aux "mathématiques modernes".
Étrangement, ces problèmes savants, enrubannés dans des images de fuite d'eau, de bondes non étanches et de lavabos interlopes, quoique censées être très matérielles, passaient pour aussi obscurs que les équations avec des x et des y. Et pourtant, qui n'a jamais eu un robinet qui fuit ? Le problème est que tout le monde se fiche de savoir quel est le débit d'un robinet qui fuit. Forcément, un robinet n'a pas à fuir, c'est du bon sens. La question de l'âge du capitaine était une manière de faire comprendre à son interlocuteur que l'on ne comprenait rien à ces problèmes et qu'on comptait bien en rester là. Aussi, peut-être que les pédagogues se sont trompés quand ils ont cru qu'il était opportun de faire croire que l'attrait des mathématiques pouvait être lié à des considérations utilitaires.
La science, et accessoirement, les mathématiques, doit peut-être assumer son exceptionnelle inutilité aux yeux du commun des mortels. Pourquoi les mathématiques devraient-elles être plus utiles que la recherche en astrophysique ou que les spéculations en logique formelle ? Quel est cet étrange engouement pour les applications concrètes ?
Il y a un terme intéressant qui qualifie ces domaines scientifiques où l'on ne cherche aucune performance technique ou industrielle, c'est le qualificatif "fondamental". Les sciences fondamentales sont celles qui s'occupent précisément d'interroger les fondements de la science, d'aller voir au plus lointain comment mettre l'intelligence à l'épreuve. Davantage pour en apprendre sur la science elle-même que pour rendre plus efficace un algorithme pour boursicoter ou pour rendre plus performant un aspirateur voire un four à micro-onde.
La science est essentielle. Elle est fondamentale et peu importe ce que peuvent en penser ceux qui n'ont jamais essayé de penser à rien.

SÉRENDIPITÉ : Ce terme désigne le fait qu'il y a des découvertes qui se font par hasard. Surtout en science ou en technique, bien sûr, car n'importe quel promeneur sait qu'il est toujours possible de rencontrer des choses étonnantes, même dans les lieux les plus familiers. Ainsi, x cherche y et tombe sur z. C'est à peu près le schéma classique de la sérendipité. C'est une sorte d'heureux hasard.
Les exemples classiques sont la pénicilline et l'Amérique. Ni Alexandre Fleming, pour la première, ni Christophe Colomb, pour la seconde ne recherchaient précisément cela.
Pourquoi créer un terme aussi spécifique pour quelque chose qui est, après tout, plutôt évident ?
Tout est lié au contexte. Le scientifique ne cherche pas tout et n'importe quoi. Ce n'est pas le Cousin Pons qui chine dans l'espoir de trouver un truc marrant sur une brocante (désolé du raccourci hâtif). La démarche d'un scientifique est aussi sérieuse, dans son rapport à ce qu'il connaît, qu'avec ce qu'il ne connait pas. Il y a une logique en toute chose. Les hypothèses ne sont pas des paris contractés entre deux verres de bière. Ce ne sont pas non plus des questions fantaisistes. Pour comprendre un phénomène, il faut suivre des indices sérieux et rationnels. Quand Le Verrier essaye de rendre compte des irrégularités de l'orbite d'Uranus et qu'il formule l'idée de l'existence de Neptune, ce n'est pas une élucubration. C'est tout simplement la seule explication possible.
Aussi, l'idée que le hasard puisse avoir une place importante dans la réussite des sciences et des techniques n'est pas toujours une idée simple à formuler. En effet, le propre du hasard est d'être totalement imprévisible. N'étant le résultat de rien, il pourrait être le fait de n'importe qui, qu'il soit savant ou ignorant.
Bien sûr cette idée est fausse, car la sérendipité n'exprime pas tout à fait le hasard. La découverte dont il est question reste un geste scientifique. N'importe qui n'aurait pas su comprendre la qualité bactéricide de la moisissure provoquée accidentellement par Fleming. Il y a une part de logique dans cet étrange hasard.
Parfois, c'est le manque d'intuition qui fait qu'un inventeur passe à côté d'une idée brillante. Ce fut le cas pour Galilée. Il a cherché à déterminer la vitesse de la lumière avec des méthodes qui font sourire aujourd'hui. Avec son assistant, ils se placent tous deux au sommet de collines distantes de quelques kilomètres. Ils possèdent chacun une lanterne. L'idée est que, lorsque Galilée découvre le cache qui masque la flamme de la lanterne, l'autre fait de même. Il pensait ainsi évaluer la vitesse de la lumière. Bien sûr, il ne faisait qu'évaluer le temps de réaction de son assistant. Ne sourions pas trop vite, car l'idée que la lumière ait une vitesse est déjà une idée brillante. Comment penser qu'elle puisse atteindre presque 300.000 km/secondes ?
La réponse se trouve dans la lunette de Galilée. Quand on mesure le rythme de la disparition et de la réapparition des satellites de Jupiter, après être passé derrière la planète, il y a un décalage. Et ce décalage est lié à la plus ou moins grande proximité de la Terre par rapport à Jupiter. L'explication est simple, il faut plus ou moins longtemps à la lumière pour parcourir cet espace. Galilée avait tout ce qu'il fallait pour calculer cette vitesse. Il n'en eut tout simplement pas l'intuition. C'est Römer qui en profitera. Notons bien qu'ici, il n'y a pas de sérendipité. Römer trouve ce qu'il cherche. On aurait aimé que Galilée découvre cela, mais bon, on ne va quand même pas incriminer le hasard.
L'idée de sérendipité est peut-être quelque chose de rassurant. Dans la hiérarchie des sciences, il y a beaucoup de monarques et autant d'empereurs du savoir. C'est une discipline aristocratique, car elle n'a jamais été vraiment accessible à tous, tant pour des raisons matérielles qu'intellectuelles. Or, nous autres démocrates, nous rechignons toujours à admettre l'existence d'un Olympe, ou alors il faut que ce soit sur le modèle grec, avec des dieux faillibles. Savoir que les intelligences les plus pointues ne suffisent pas et qu'il y a une part de hasard, y compris dans le déterminisme savant, est une bonne chose.
Cette part d'impondérable sonne comme une douce musique de "memento mori" à nos oreilles.

SHÉHÉRAZADE : On connaît tous l'argument des "Mille et une nuits". Un sultan décide d'épouser une vierge tous les jours et de la tuer le soir, afin qu'elle ne puisse pas le tromper le lendemain. Le pauvre homme a fait une mauvaise expérience avec une première femme volage. Aussi, prend-il des mesures pour que cela ne se reproduise plus. La fille ainée du grand vizir, Shéhérazade, décide mettre fin à cette hécatombe en se proposant en mariage. Elle a une stratégie en tête. Elle se dit que si elle peut raconter une histoire captivante au sultan sans en dévoiler la fin, celui-ci ne la fera pas exécuter, car il voudra connaitre la suite, le lendemain soir. Ainsi, de jour en jour, ou plutôt de nuit en nuit, elle finira par convaincre son psychopathe de mari de cesser cette pratique un peu barbare.
Derrière cette romance orientale, il y a une idée essentielle : il faut savoir ménager son intérêt.
En effet, qu'y a-t-il de plus motivant que la motivation ? Quand nous sommes au milieu d'une action, il est souvent difficile de nous en extraire. Même fatigués, si cela en vaut la peine, nous pouvons continuer jusqu'à l'épuisement. Tout semble facile dans ces moments de grâce où nous ne faisons qu'un avec nous-mêmes.
Certes, il n'y a pas que la motivation "psychologique", on sait que quand notre cerveau est convaincu de l'utilité d'une action, il est capable d'inonder le corps d'adrénaline pour ne pas s'arrêter en chemin. Ne sous-estimons pas la chimie. Techniquement cela revient au même, quant au résultat.
Ce que nous apprend Shéhérazade, c'est que nous ne pouvons durer qu'en ayant l'espoir de retrouver le même intérêt le jour suivant, quand nous nous attelons à une longue tâche. En effet, on peut s'épuiser dans le présent. On peut se donner l'illusion d'avoir fait ce qu'il fallait faire en se disant que, le lendemain, on verra bien. Mais, de fait, le lendemain, tout est à recommencer. Il faut retrouver intacte cette motivation pour qu'elle nous permette de retrouver ces forces qui nous ont stimulées. Non seulement ce n'est pas facile, mais cela suppose aussi une certaine dose de mauvaise foi. Il faut souvent se trouver des raisons valables c'est-à-dire des arguments plus ou moins spécieux. La motivation ou l'engouement des premiers jours à tendance à s'estomper avec le temps. L'usure fait son œuvre.
Imaginons par exemple un écrivain qui entame un roman sur une idée qui l'enthousiasme. Il est heureux des nombreuses possibilités que lui offre son histoire et même excité à l'idée qu'il y ait plusieurs fins possibles à son récit. Passé l'exaltation des premières pages, la lassitude s'installe. Parfois, achever laborieusement un chapitre, peut être fatal. Une partie de l'œuvre est close et l'envie d'en rester là est plus forte que le but initial. Pour finir, l'œuvre piétine et l'écrivain devra se faire violence pour continuer.
L'effet Shéhérazade à pour but d'empêcher cela. Il suffirait que l'écrivain ait assez de lucidité pour s'arrêter en plein milieu d'un passage inspirant pour qu'il ait envie de le reprendre le plus tôt possible. Ici, le lendemain ne serait jamais l'occasion ou l'enjeu d'un geste laborieux, il serait attendu avec impatience. La tension resterait intacte.
C'est ainsi qu'il faudrait arrêter de lire un livre. Non pas en finissant un chapitre, mais en ayant hâte de le reprendre.
Tout cela va à l'encontre de ce que l'on nous a appris. Notre culture nous pousse à ne jamais cesser un ouvrage avant de l'avoir achevé et c'est sans doute un tort. Tout se passe comme si le résultat de l'action était plus important que l'acte de la produire. C'est sans doute vrai quand on établit un bilan comptable ou un inventaire posthume. Mais qu'en est-il quand on se place au niveau de l'artiste ou de l'artisan, quand on envisage le monde dans la dynamique de la pulsion créatrice ? Quand on pense en termes de flux et non en termes d'œuvre, on doit privilégier la force créatrice à l'achèvement de l'œuvre.
Shéhérazade représente cette force créatrice, peu soucieuse du résultat à court terme. Elle est au-delà de ces calculs absurdes capables de penser qu'il serait pertinent de tuer l'idée de désir, pour ne pas être dépassé par ses passions voire ses pulsions.
Il faut quand même être sacrément dévasté par ses propres fantômes pour croire qu'il est pertinent de tuer une épouse tous les soirs pour être certain de ne pas être trompé. Pire, il faut être incroyablement naïf pour penser que le désir peut se résorber dans son propre objet. Tuer le sujet du désir ne change rien. Cela ne brise en rien les forces désirantes. Chaque vierge exécutée par ce sultan fou n'est peut-être que l'occasion de renforcer encore le désir par les passions que cela peut susciter. Le sultan moraliste ne va-t-il pas prendre goût à ces crimes ? Ne va-t-il pas se dire que tout cela est bien plus simple, car, en l'absence de l'épouse, il n'y a nécessairement pas de compte à rendre. Jacques Lacan nous dirait que tout cela ressemble étrangement (c'est-à-dire "exactement") à un processus de castration. Car, après tout, des nuits de noces sans lendemain, n'est-ce pas la garantie qu'il n'y aura jamais de descendance ? Pire, n'est-ce pas une sorte de psychose œdipienne qui effacerait l'acte sexuel ?
Shéhérazade s'oppose à ce délire. Elle représente à la fois la force productrice et la force reproductrice. Elle est l'origine et le centre du processus de création. Être capable de se maintenir dans cet élan, c'est s'ouvrir une véritable perspective. C'est ce même élan qui empêche un créateur d'être enterré sous ses œuvres, d'être momifié dans des institutions. Shéhérazade est l'anti-œuvre, elle est sang plutôt que chair, elle est nerf plutôt qu'os. Elle incarne tout ce qui donne un mouvement à ce corps, qui, sans cette dynamique, ne serait que corps au sens étymologique, c'est-à-dire "sôma" (en grec ancien), un cadavre.
C'est cela qu'il faut savoir préserver. En nous inscrivant dans l'action, nous retirons au temps sa force d'inertie. Nous nous refusons au repos.

SILENCE : Une devinette de potache se formule ainsi : qu'est-ce qu’il suffit de nommer pour que cela n'existe plus ? Réponse : le silence. Cette question est plus signifiante qu'on ne pourrait le croire. En effet, elle exprime très clairement l'idée que c'est la parole qui rompt le silence et non le silence qui est l'absence de parole.
Dire que le silence n'est pas que l'inverse de la parole, c'est reconnaitre que ce n'est pas qu'une réalité négative. C'est émettre l'hypothèse que le silence a une puissance par soi. D'ailleurs, dans une œuvre musicale, le silence est aussi éloquent qu'une note. Pause, demi-pause, soupir, demi-soupir… quiconque a fait du solfège, sait qu'il y a un symbole pour chacun de ces silences.
En musique contemporaine, il n'est pas rare de faire du silence l'acteur principal d'une pièce de musique. C'est lui qui domine et les voix que les notes se contentent de le briser de manière harmonieuse. Cela donne une sérénité et une profondeur méditative à l'œuvre sans égal. Arvo Pärt fait cela très bien dans certaines de ses compositions.
Il est courant, cependant, de penser que le silence est ce qui reste quand on se tait, c'est-à-dire quand les maîtres mots acceptent de laisser le champ libre à autre chose qu'eux-mêmes. Nos cultures occidentales sont à genou devant le verbe, qui s'écrit en majuscule : "Verbe". Cela, dès la première phrase de l'un des évangiles : " Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu". À partir de là, il devient difficile de considérer que la parole n'est pas que ce qui impose silence… au silence.
Et pourtant, il ne serait pas blasphématoire de penser qu'il y eut un silence avant la parole.
D'où émerge le son ? D'où le son tire-t-il sa singularité, grave ou aiguë, si ce n'est d'un lieu à partir duquel on peut mesurer sa hauteur ? On se doute qu'aucun évangile ne s'est hasardé à essayer de savoir si Dieu est ténor, baryton ou basse. Et pourtant, ce serait intéressant. Mais cela est impossible, car pour produire une telle mesure, il faudrait mesurer la parole de Dieu à partir du silence, c'est-à-dire mesurer l'Être à partir du non-être. La religion n'y parvient pas.
La raison, en revanche, ne doit pas nous interdire de penser le silence autrement que comme un vide. Qui n'a jamais été rempli d'un grand silence bienveillant ? Quand au milieu de nulle part, lors d'une randonnée, vous atterrissez dans un lieu paisible, vous faites l'expérience de la matérialité du silence. Ce n'est pas qu'une absence de parole, c'est une composante essentielle du paysage. On est même tenté de dire : "Taisez-vous et écoutez la grandeur de ce silence". Toute parole deviendrait insignifiante, dans ce contexte. Même les mots les plus simples deviendraient des bruits incongrus.
Par ailleurs, connaissez-vous quelque chose de plus signifiant ou de plus profond qu'une minute de silence ?
Le silence n'est pas rien, le silence n'est pas un non-être ou un non-évènement. C'est une parole exempte de bavardage qui ne s'enivre pas de mots. Peut-être la vraie parole, le langage originaire celui qui a accompagné l'évolution de nos lointains ancêtres avant que nous ne nous mettions à dire tout et n'importe quoi.
Pour finir, citons Ménandre, ce poète contemporain d'Épicure, qui affirmait très sagement : "Tais-toi ou dis quelque chose qui vaut mieux que ton silence".

SILENCE 2 : Le 29 août 1952, à New York on a enregistré une composition du musicien John Cage. L'œuvre est intitulée 4 minutes 33. Il s'agit en fait, d'un orchestre qui reste, durant 4 minutes et 33 secondes, sur une scène en ne produisant aucun son.
Les critiques "autorisés" ont crié au scandale en prétendant que c'était une charlatanerie. Leur haine de l'art contemporain était notoire. À la même époque, le peintre Robert Rauschenberg avait produit une série de toiles blanches. Bref, selon ces critiques, nous serions en face d'une mystification, car aucune musique ne pourrait être silencieuse, pas plus qu'une peinture ne pourrait être blanche.
C'est là qu'il y a une erreur profonde. Croire qu'une toile blanche n'est pas peinte c'est penser qu'un tableau est toujours peint sur un fond blanc. Ce qui est absurde. Tous les peintres savent que le fond de leur toile dépend de ce qui sera représenté. S'il faut un contraste important, il est nécessaire de créer un fond sombre pour que les couleurs claires soient plus vives.
Que fait John Cage ?
Par l'absence de musique sur la scène, il met en évidence quelque chose qui existe dans tous les concerts du monde : le bruit parasitaire sur le fond duquel s'exécute l'œuvre.
N'avez-vous jamais été incommodé par un spectateur qui ne cesse de tousser pendant une représentation musicale ou dans une séance au cinéma ? D'ailleurs, vous est-il déjà arrivé de ne pas être dérangé par un spectateur qui ne cesse de tousser ? C'est tellement courant que c’en est devenu presque obligatoire.
On ne va pas incriminer ce pauvre homme, victime de son amour pour la musique, mais aussi victime d'un corps bruyant. Et il n'y a pas que les toux, il y a également les éternuements, les bruits de chaises ou de fauteuils usés par le temps, les vibratos de téléphones portables, les chuchotements, les bavardages et surtout les soupirs des mécontents.
Tout cela est normal. Tout concert se fait toujours sur un fond bruyant qui est une sorte de concert parallèle dont les instruments sont les mouchoirs et les pastilles à la menthe.
On comprend que cela ne plaise pas. Le public, davantage que les artistes, à besoin de se sentir parfait. Dire à un groupe d'amateur qui s'est déplacé, qui a payé un billet pour venir qu'il n'est pas important voire qu'il perturbe un concert est inadmissible. On connait le narcissisme du public, qui se sent supérieur aux artistes voire à l'œuvre. Nombreux sont ceux qui croient qu'il suffit d'applaudir pour que l'œuvre soit belle ou de huer pour l'enlaidir. Quelle prétention. Pour certains, il est difficile d'admettre que non seulement ils ne sont pas les arbitres du bon goût, mais que par leur présence même, ils troublent l'exécution de l'œuvre.
Oui, John Cage prouve au public, il lui démontre qu'il n'est pas parfait.
Mais, très honnêtement, à part le silence, connaissez-vous quelque chose de parfait ?

SORCIER(E)S : La chasse aux sorciers (surtout aux sorcières – misogynie de l'histoire aidant) fut un sport considéré comme respectable durant des siècles en Europe. Aux dernières estimations, ce sont des centaines de milliers de pauvres gens qui ont été victimes de cette passion sadique. La plupart du temps, il s'agissait de livrer à la vindicte populaire un bouc émissaire quand une épidémie ou une famine minait une région. Accessoirement, c'était aussi un bon exutoire qui permettait de masquer l'impuissance des autorités religieuses. Donc, de pauvres gens se voyaient tabassés, mutilés, assassinés pour des raisons politiques d'un côté (du côté du pouvoir), et pour des raisons obscurantistes de l'autre (du côté des ignorants, terrorisés par leur quotidien). On aurait pu croire que tout cela aurait du mal à être dépassé, vu l'aspect passionnel de la question. Et bien non. Il aura suffi d'un édit royal de juillet 1682, pour que tout cela prenne fin en France. Plus de sorciers ni de sorcières, par le simple fait de la loi. Désormais de pauvres simplets convaincus d'avoir des pouvoirs occultes, des herboristes guérisseurs (souvent aux réelles compétences)… n'étaient plus des démons humains à exorciser violemment. Certes, un texte n'aura pas suffi à mettre fin à des siècles de béances intellectuelles, mais, dans l'ensemble, c'est plutôt rassurant.

SUBSTITUER : Quelle pratique étrange de vouloir substituer une chose à une autre. Cela semble même un peu absurde. En effet, si une chose ne convient pas on la remplace par autre chose, on ne lui substitue pas quelque chose de semblable. Si l'original ne convient pas, pourquoi un succédané ferait-il l'affaire ? Bon, on peut aussi dire que la substitution est un bon moyen pour faire évoluer une chose sans bouleverser l'ensemble. Il serait absurde de remplacer toute la structure parce qu'un élément faut défaut.
Si l'on transpose cette notion sur un monde ontologique (ou existentiel, faites votre choix) on dira que cette logique de substitution est on ne peut plus humaine. C'est peut-être même ce qui caractérise l'intelligence de notre espèce. Qu'avons-nous fait, sinon substituer la culture à la nature ? Nous avons remplacé une démarche quadrumane par une bipédie plus efficace. Nous avons transformé nos cris de bêtes en langage articulé. Quant à notre faculté de s'adapter, nous l'avons remplacé par un goût immodéré de transformer la nature. Nous avons tellement tout réinventé que nous finissons par nous demander qui reste encore de l'animal original dont nous descendons. On peut affirmer que, d'une certaine manière, nous nous sommes substitués à nous-mêmes.

SUBSTITUER 2 : Voici une question hautement philosophique. Jason, grand navigateur, comme la plupart des héros de l'antiquité grecque, ne cesse de faire réparer son bateau. À chaque avanie, il faut changer telle planche, tel mât, telle voile… Si bien qu'en dix ans, il ne reste plus une seule pièce d'origine sur le bateau dont il se sert tous les jours. Imaginons ce qu'il se passerait si un petit malin avait récupéré toutes les pièces changées et avait reconstruit le bateau original de Jason. Même si le résultat n'était qu'un assemblage de pièces défectueuses totalement inapte à la navigation, une question se pose. Lequel est le bateau de Jason ? Celui sur lequel il navigue ou celui sur lequel il a embarqué à l'origine ?

SUIVRE ( à suivre…) : Rien n'est aussi intéressant que ce qui est "à suivre". Si cela n'était pas le cas, nous serions incapables de commencer quoi que ce soit. Et pas seulement parce que nous sommes curieux et que nous sommes tenus par le suspens. Même, si c'est une bonne motivation.
Ce qui suit détermine ce qui est et ce qui fut. Ce qui suit, c'est la conséquence et, pour beaucoup de moralistes, la conséquence est ce qui justifie ou non un acte. C'est le plus essentiel. Pour d'autres, il est vrai que seule compte l'intention, mais il faut les classer dans la catégorie des rigoristes.
"Qu'en résulte-t-il ?" est très souvent la question que nous (nous) posons quand nous ne sommes pas sûrs de la valeur d'une action. Puis-je mentir à Untel ? Non, en théorie, car mentir est à la fois trahir la vérité et prendre un ascendant sur l'autre. En lui cachant des choses, on l'empêche d'avoir une vision juste du monde donc de pouvoir agir en conséquence. En revanche, si le mensonge lui permet de surmonter une épreuve, pourquoi ne pas mentir ? A quoi bon rendre encore plus anxieux un angoissé ou faire douter encore plus un indécis, si cela le rend totalement inefficace ? Tous les parents et tous les pédagogues savent qu'il y a de pieux mensonges. Ici, la supposée "piété" n'est rien d'autre que l'aspect positif qui s'ensuivra.
Nous sommes tous convaincus que le temps de la réalité est le présent. En effet, le passé n'est plus et l'avenir est à venir donc n'est pas encore réel. Et pourtant, même si le présent est concret, que vaut-il sans la suite ? Il faut attendre qu'une action soit complète, qu'une vie soit complétée pour être sûr de ce qu'elle vaut. Hegel parlait de l'histoire avec un grand "H" en disant que : "L'oiseau de Minerve ne s'envole qu'au crépuscule", mais nous pourrions l'attribuer à n'importe laquelle de nos actions. Combien de fois avons-nous fortement douté voire désespéré d'une action dont nous avons fini par reconnaître l'intelligence parce que quelque chose de positif en est sorti ? Inversement, il arrive que toute une réputation soit ruinée par l'action de trop, car les conséquences vont s'avérer désastreuses. L'exemple le plus parlant est celui du maréchal Pétain. S'il était mort en 1930, à l'âge de soixante-quatorze ans, tout juste nommé à l'Académie française, il serait resté dans les livres d'histoire comme le héros de la Première Guerre mondiale. Il y aurait des places, des avenues, des rues, des lycées, des collèges Philippe Pétain partout en France. Là, il n'y a qu'une pauvre tombe sur l'île d'Yeu qui contient la dépouille d'un homme frappé d'indignité nationale. En même temps, on peut se féliciter d'avoir su la suite, car cela nous a livré la vérité de l'individu, qui est un peu moins héroïque qu'on ne voulait le croire.
Les artistes comprennent bien cela. Tant que le dernier coup de pinceau n'est pas donné, tant que la dernière note n'est pas écrite, l'œuvre n'est pas œuvre. Certes, on connait de nombreuses symphonies inachevées très belles, mais qu'en serait-il advenu si l'auteur avait eu le temps de les terminer ?
Il ne faut jamais négliger ce qui est à suivre, car étrangement c'est dans ce "pas encore" que se tient ce qui fait sens.

TEMPS : Petit problème à résoudre : Le passé n'est rien car il n'est plus. Le futur n'est rien car il n'est pas encore. Reste le présent. Mais sans le passé et le futur, le présent n'est qu'une éternité immobile, donc rien. Alors, qu'est-ce que le temps ?

TRUC (machin, bidule) : On sait que le langage ne sert pas qu'à transmettre des informations. Certains mots ne signifient pas forcément quelque chose de précis. Il y a des termes "creux" qui servent à encadrer l'ordre du discours. On parle alors de fonction métalinguistique. "Allo", par exemple, ne veut rien dire, au sens où cela communiquerait un message. Par ce terme, on signifie à notre interlocuteur qu'on est présent et qu'on l'écoute. On pourrait dire de même de "bonjour" et "au revoir" qu'il ne faut jamais prendre littéralement. Il s'agit simplement de signifier à quelqu'un qu'on est disposé à lui parler et que la prochaine rencontre se fera sur le même registre de courtoisie. Ici, il n'y a pas de bons sentiments ou de vœux affectifs du style : "Je souhaite sincèrement que vous passiez une bonne journée, car cela me tient à cœur". Le "bonjour" s'inscrit dans un code de civilité destiné à pacifier la vie sociale. On peut dire que ce mot n'a aucun sens (même s'il a une certaine signification). Tout ceci est banal.
Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'il y a des mots qui ne signifient vraiment rien. "Truc", "machin", "bidule" ne veulent rien dire, tant ce à quoi ils renvoient est vague. Mieux, il y a derrière ces termes une réelle volonté d'assumer ce "vague" voire d'exprimer le refus de conférer une identité à ce que cela est censé désigner. Le linguiste dirait que ces trucs, machins ou bidules sont des signifiants qui n'ont pas réellement de signifiés.
Tout se passe comme si le langage ne jouait plus son rôle. En théorie, il nous sert à clarifier notre rapport au monde et à pouvoir solliciter des choses absentes ou lointaines. Avec des mots comme "bidule", l'objet n'est pas clair et il n'est pas sollicité. En fait, c'est une désignation ostracisante, c'est comme si l'on assignait la chose à sa choséité en se refusant à lui donner un vrai statut de mot. En fait, chose, bidule, machin, truc… ne sont pas des mots, mais des non-mots. On enjoint clairement à la réalité supposée de passer son chemin. C'est pire encore quand on remplace le nom et le prénom de quelqu'un par "Machin Chose" car on lui retire son identité voire sa dignité. Alors, aux nombreuses fonctions du langage, on pourrait peut-être ajouter la "fonction méprisante".
"Fonction méprisante", c'est quoi ce "truc" ?

VÉRITÉ : On distingue deux manières de définir la vérité. Une affirmation est vraie si elle correspond à une réalité. Quand je dis qu'il pleut et qu'il pleut réellement, je dis vrai. Mais une affirmation est aussi vraie si elle est cohérente, indépendamment d'un fait réel. Si je dis que a > c parce que a > b et b > c, je dis vrai, car c'est logique. Tant que l'on considère que la première forme appartient, en gros à l'ordre du quotidien et la seconde à celui de la science, tout va bien. Les deux espaces coexistent souvent sans se heurter l'un et l'autre. Il est rare de parler de mécanique ondulatoire sur la place du marché, comme il est rare de parler du prix des carottes dans un symposium de physique quantique. Cela devient vite compliqué quand les deux mondes se rencontrent. L'histoire suivante le prouve. Quatre scientifiques français sont en vacances en Irlande. Ils traversent le pays en voiture quand soudain l'un d’eux voit un mouton noir. Il dit tout haut : "Tiens, ici les moutons sont noirs". Très vite un second le corrige : "Non tu ne peux pas dire que les moutons sont noirs, tu peux dire qu'il y a des moutons noirs". Un troisième reprend le deuxième : "Non, tu ne peux pas dire qu'il y a des moutons, noirs, on n'en voit qu'un, donc on doit dire qu'il y a au moins un mouton noir". Enfin, le conducteur arrête la voiture, voit le mouton immobile, de profil et dit, non, d'ici, on peut dire, avec certitude, qu'il y a un mouton qui a un côté noir."
Certes, tout cela est parfaitement logique, mais bon, sans être démagogue, on demandera quand même au logicien de rester loin de la place du marché. Son exigence de précision pourrait être mal perçue.

VILLE et CHAMPS : On pourrait se servir de la fable de La Fontaine intitulée "Le rat de ville et le rat des champs" mais nous ne le ferons qu'indirectement. C'est un texte qui sera plutôt un prétexte.
L'opposition entre la ville et les champs existe encore aujourd'hui. Pourquoi une telle affirmation pourrait-elle paraitre paradoxale ? Car désormais, il est acquis que plus de quatre-vingts pour cent de la population sont urbains, donc que "les champs" sont une minorité de Français. En théorie, pas de quoi représenter une alternative crédible. Cette minorité semblerait être la moins représentative, celle qui ne définit pas la normalité sociale. Le chiffre est pertinent, mais la conclusion est discutable. Parmi les "urbanisés" nombreux sont ceux qui possèdent une maison à la campagne ou qui peuvent passer leurs vacances loin du tumulte urbain. Il y a donc plus de vingt pour cent de Français qui sont familiers avec la vie en campagne. En outre, le supposé "parisianisme triomphant" des médias, celui qui donne le ton normatif des valeurs dominantes, n'est généralement qu'un parisianisme utopique. Ce n'est qu'un support publicitaire pour grandes marques de luxe. Si le Parisien est le modèle de l'homme urbain en France, peu de Parisiens se reconnaissent dans les pages glamours des magazines people ou dans les reportages sur l'urbanisme bobo. Il y aurait des rats des champs, y compris dans les villes. Le pourcentage des aficionados de l'urbanisme radical chute encore.
Mais laissons de côté cette psycho-sociologie démographique. Restons sur l'opposition ville et champs et cherchons une amorce pour y voir un peu plus clair.
On pourrait prendre l'angle éducatif. Que signifie grandir dans une ville ou grandir dans les champs ? En fait, le titre de cette réflexion pourrait être "enfant des villes et enfants des champs". L'espace culturel dans lequel nous évoluons a évidemment une influence sur la manière dont nous nous représentons le monde. A fortiori quand cet espace est celui dans lequel nous baignons et qui contextualise notre éducation.
Ne cherchons pas à dresser une liste des avantages de chacun, cherchons plutôt à comprendre comment chacun vit l'autre, dans son imaginaire.
L'enfant des champs vit dans un milieu rural qui ne connait souvent la ville que par ouï-dire ou par quelques vagues expériences de ballades en métro. Bien sûr, il n'ignore rien de l'urbanisme. New York, Los Angeles, Paris, Rome, etc. lui sont familiers, car les films et les séries TV en diffusent des images abondantes. Et puis, il y Google Maps qui permet de déambuler dans les rues des plus grandes métropoles, comme si l'on y était. Mais, on doute que ces images soient autre chose que le reflet des agences de voyages qui financent les séries TV et, bien sûr Google. Que reste-t-il de la réalité quand l'image est déformée par un prisme aussi caricatural ?
À l'enfant des champs, les citadins apparaissent comme on les lui décrit, c'est-à-dire comme des individus prétentieux, arrogants donc peu intéressants. Ajoutons à cela la pollution et l'important taux de criminalité et l'on comprend que notre enfant des champs est bien content de vivre là où il vit.
L'enfant des villes n'est pas mieux loti. Des champs, il ne connait souvent que les quelques jours qu'il passe à la campagne et les paysages qu'il aperçoit en voiture sur la route qui le sépare de deux villes. Certes, il y a des séries TV ancrées dans des régions ou des villes de province, mais elles sont plutôt rares. Il y a aussi des émissions sur nos "belles campagnes", où un bobo bien parisien arpente les chemins à la manière de Tintin au Congo (on veut dire par là avec la même absence intelligence et les mêmes préjugés). Que sait-il réellement des "champs" ? Pour lui, les arbres sont souvent des drôles de trucs que l'on laisse curieusement pousser au milieu des parkings. Les animaux sont des êtres étranges qui vivent dans des cages et que l'on va voir parfois le dimanche. Quant aux fruits ou aux légumes, c'est forcément des produits qui poussent dans des boites de conserve.
Les habitants des campagnes ? Il en a la même vision déformée que ceux-ci ont de lui. Il pense qu'ils ont des manières un peu grossières, qu'ils manquent cruellement de technologie et qu'ils sont incroyablement chauvins (voire régionalistes).
Selon votre degré d'humour, vous trouverez cela épouvantable ou très drôle.
Est-ce que l'enfant des champs est plus mal loti que celui des villes ? Les chiffres "officiels" tendent à montrer qu'il n'en est rien. Si le premier a davantage de mal à trouver une bibliothèque de prêt, le second est souvent scolarisé dans des structures plus impersonnelles où il y a davantage de violence. Y a-t-il plus d'offres d'emploi dans des régions désertiques qu'en ville ? Non, c'est sûr. Mais, les citadins bénéficient-ils naturellement de cette opportunité ? Pas sûr, car l'enfant des champs qui a fait des études plus solides que l'enfant des villes a davantage de chances de ne pas être au chômage. En théorie, et surtout avec les moyens de communication qui sont désormais les nôtres, cette opposition devrait être aisément nivelée. Et pourtant elle existe et elle conserve une grande force symbolique dans notre imaginaire.
Peut-être est-ce parce que c'est une idée très ancienne en Occident. Les mêmes préjugés, évoqués plus haut, sont ceux qui alimentent déjà l'antiquité. Les Athéniens considéraient qu'ils étaient l'excellence du monde, car seule la Cité peut amener l'homme à être vraiment humain. Que dire des Romains, pour qui tous les chemins mènent à Rome, le centre du monde et l'excellence de la civilisation. Les barbares ou les autres espèces du même genre vivent forcément loin de ce foyer quasi divin.
Pensons aussi à Rousseau l'homme des champs et Diderot l'homme des villes. Le second n'avait que très peu de sympathie pour sa région d'origine, trop loin de Paris et sans réelles opportunités. Le premier, quoique parisien, cherchait à sortir de la ville le plus souvent possible (ne serait-ce que pour ses très célèbres promenades).
Pensez aussi aux grands littérateurs du XIXe et XXe siècle. Balzac, Flaubert, Proust, etc. qui ne cessent d'opposer ces deux "mondes". Madame Bovary meurt de ses préjugés à l'égard de la province. Enfin, elle meurt surtout de ses préjugés à l'égard de ce monde "mondain" qu'elle n'imagine pas aussi cruel et sordide qu'il ne l'est réellement.
Comment tout cela peut-il être possible aujourd'hui, "à l'heure d'internet" comme le disent les mauvais journalistes et certains hommes politiques ? L'heure d'internet est-elle la bonne heure (ou "le" bonheur), celle qui indique la direction de la vérité ? S'il en était ainsi, serions-nous aussi ouvertement victimes de telles caricatures sociales ?
Qui se hasardera à une hypothèse crédible ? Et d'où viendra-t-elle ? De la ville ? Des champs ?

VOLONTÉ : On conçoit généralement la volonté comme une force qui nous permet de surmonter des obstacles complexes. On l'invoque quand notre raison ne parvient plus à nous raisonner ou quand on se sent être le jouet de désirs incontrôlables. La volonté serait un recours ou plus exactement un secours. Le fumeur "malheureux" est un bon exemple. D'un côté, sa raison est inutile, car il sait qu'il risque un cancer, les statistiques sont là pour l'attester. Ici, savoir ne rime pas avec sagesse. De l'autre côté, son désir est puissant, car le fumeur avoue souvent qu'il craque, qu'il cède à l'impulsion de fumer, malgré de bonnes résolutions. Il avoue qu'il "manque de volonté". Tout cela est un peu triste et nous serions fondés à nous étonner de sa remarque s'il était facile de faire appel à la volonté. En effet, si on pouvait lui répondre qu'il suffit d'aller à la pharmacie pour en acheter une boite de volonté, on le trouverait stupide de ne pas y aller. Si on pouvait lui en prêter une boite parce qu'il nous en reste en réserve, nous serions heureux de l'aider. Le problème est bien le suivant : où se trouve cette volonté ?
En théorie, pas dans la raison puisque celle-ci peut n'être d'aucun secours. Pas non plus dans notre corps, puisqu'il semble exiger le contraire de ce que nous voudrions. Alors où ?
Certains prétendent que c'est un supplément d'âme. Encore faut-il avoir une âme ou y croire. D'autres nous demandent de solliciter une entité extérieure, un dieu ou un principe quelconque. Là aussi, le geste est conditionné à une certaine croyance.
Où faut-il chercher cette volonté que de nombreux humains semblent posséder ? Où se trouve cette mystérieuse faculté que l'on rencontre souvent et qui semble ne résider nulle part ?
[Un indice : peut-être faut-il confronter la philosophie de Descartes à celle de Spinoza.]

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Dernière modification le : 17/02/2017 @ 17:29
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