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Vendredi 27 novembre 2020

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Vocabulaire critique de E à K

Le livre entier est téléchargeable gratuitement en epub ou PDF aux adresses suivantes :






ÉCOLE : L'Académie est l'école fondée par Platon au IVe siècle avant J.-C., tout simplement parce qu'il enseignait dans un quartier d'Athènes qui se nommait l'Académie. Idem pour le Lycée fondé par Aristote. À propos de ce dernier, on qualifie ses adeptes de péripatéticiens. Cela ne tient pas aux mœurs curieuses du philosophe, mais parce qu'il enseignait en marchant (du grec "péripateîn" qui signifie "se promener").
Quand on interroge l'étymologie du terme "école", on obtient le grec "skolé" (qui a donné "scolaire", entre autres) qui signifie quelque chose comme "loisir". Quand on évoque cette parenté entre le loisir et l'école, les élèves sont souvent étonnés, voire amusés. Et pourtant, il n'y a là aucune aberration. L'école est un loisir, c'est un fait. Mais surtout, ne confondons pas "loisir" et "amusement". Le premier est un temps libre que l'on consacre à se construire, à évoluer, alors que le second définit souvent un vulgaire divertissement ou pire : un "passe-temps". Comme s'il fallait "passer le temps" ou "passer sur le temps". Comme si le temps n'était pas assez rapide, comme s'il n'était pas assez "assassin". Quelle sorte d'individu est assez frivole pour ne pas voir que le temps est une chose précieuse qui passe toujours trop vite et qu'il n'y a que le temps d'un clin d'œil entre le berceau et la tombe ?

ENNUI : Dans le film "Pierrot le fou", de Jean-Luc Godard, on voit Anna Karina errer sur la plage, les bras ballants, se lamenter : "Qu'est-ce que je peux faire ? Je ne sais pas quoi faire." Ce qu'elle répète de manière lancinante, comme un refrain funèbre.
L'image est saisissante. Une femme adulte, manifestement libre de ses mouvements, dans un décor qui suggère des vacances, trouve le moyen de s'ennuyer. On pourrait y voir une simple provocation d'un cinéaste dont c'est la spécialité.
En effet, tout homme contraint, par son activité salariale, à la grisaille d'un quotidien surchargé de tâches dont il se passerait bien, rêverait de s'ennuyer à la place de l'héroïne. Avec un peu de démagogie on pourrait même soupçonner que l'ennui est le propre de ceux qui ignorent ce que cela veut dire que "travailler".
L'idée n'est pas absurde. On sait que le "spleen", dont parle si bien Baudelaire, n'est pas à proprement parler une maladie prolétarienne. C'est plutôt l'apanage d'une certaine bourgeoisie, voire le privilège de l'aristocratie. Libéré de l'astreinte du travail, libre des contraintes matérielles, il se peut qu'on ne sache plus vraiment quoi faire. Les mondanités n'occupent que le temps des réceptions. Dès que l'oisif est seul, il se trouve naturellement confronté à un grand vide métaphysique, qu'il s'empresse de nommer son "ego". Tant qu'à (ne rien) faire, autant s'identifier au néant. C'est toujours ça de pris.
Tout cela n'est-il pas un peu caricatural ? L'ennui est-il un privilège de classe voire de caste ?
Non, hélas … ou, tant mieux. "Hélas", car si ce n'est pas le privilège d'un petit groupe, cela peut atteindre tout le monde. "Tant mieux", car si cela a engendré des Baudelaire ou des Proust, c'est que ce sentiment n'est pas si stérile que cela.
Là aussi, il y a sans doute un peu d'illusion. Ce n'est pas parce que quelques génies se sont ennuyés que tous ceux qui sont capables de s'ennuyer sont des génies. C'est valable pour les alcooliques, les éthéromanes, les érotomanes, les opiomanes, etc. Les vices ne sont souvent rien d'autre que des vices. N'en déplaise à certains romantiques, le génie est souvent ailleurs.
Alors, qu'est-ce que l'ennui, quand ce n'est pas la banalité métamorphosée en littérature ?
On pourrait dire, sans prétention scientifique ou psychologique, que c'est la "surconscience" du temps qui passe. Celui qui s'ennuie ne parvient pas à oublier le temps dans lequel il évolue. Tous ses gestes, toutes ses pensées semblent lestés par le poids du temps. En "temps" normal, le temps n'est perceptible que de "temps en temps", à l'occasion d'évènements presque insignifiants.
Pour l'homme de la rue, c'est le bip horaire d'une montre à quartz, le générique criard des infos radio ou TV dans un centre commercial ou un bar, un clocher un peu bruyant à heures fixes… Bref, des alertes chronologiques imprévues ou inopportunes.
Pour celui qui travaille, le temps ne vaut que dans les limites fixées arbitrairement par les nécessités de son activité. Si l'on commence à travailler à 9h00 et que la pause repas est à 12h30 et bien, 11h45 ou 12h00 ou 12h15 ne signifient rien. Ce n'est pas du temps réel, car tout est inféodé à l'heure précise qui nous permettra de nous délivrer du joug de la contrainte actuelle.
Celui qui s'ennuie, en revanche, vit toutes les minutes comme des heures pleines et entières. Ici, ce n'est pas, comme dans les romans, le quotidien transformé en éternité, c'est l'éternité qui investit le quotidien. Celui qui s'ennuie est hors de toute limite. Il est hanté, dans son être même, par ce qu'il est censé habiter. Il ne vit plus dans le temps, c'est le temps qui vit en lui. Pire, il "est" le temps. Absorbé dans son propre élément, il est privé d'être. L'ennui est un processus autophage.
Il "est", sans pouvoir "être quelque chose".
On comprend pourquoi celui qui s'ennuie ne "sait pas quoi faire" car il "n'en a plus rien à faire" (de son propre être).
Ce que nous dit Anna Karina, dans la séquence du film de Jean-Luc Godard, ce n'est pas "Qu'est-ce que je peux faire ? Je ne sais pas quoi faire.", mais : "Qu'est-ce que je peux "être", je ne sais pas quoi "être".
Ce malaise n'a rien d'esthétique. Ce n'est pas le privilège d'un petit groupe de penseurs. Toute conscience est capable d'ennui.
Pire, toute conscience est "ennui" en puissance. Personne n'échappe au temps et à sa sidérante prégnance.
L'ennui c'est quand l'être est le temps.

ENTROPIE : L'entropie exprime l'idée qu'il ne peut pas y avoir de transformation sans que quelque chose ne se perde au passage. Ce terme implique que toute transaction occasionne des altérations, qui font que le résultat est inférieur à ce à quoi l'on s'attend.
C'est un principe d'économique élémentaire, car le prix du produit que j'achète est plus cher que celui qu'a payé le commerçant qui me le vend. Ce qui est logique. C'est aussi, hélas, la devise cynique du banquier qui vous dit que le simple fait de gérer votre argent vous en fait perdre, car cela a un coût (alors qu'il gère vos économies sans aucune perte réelle). En réalité, l'entropie est un principe de sciences physiques. Plus exactement d'une branche de la physique qui se nomme la "thermodynamique", qui est la science de la chaleur ou des machines thermiques. Bref, quelque chose de très sérieux qui n'a rien à voir avec des spéculations économiques ou boursières. Mais ne compliquons pas la chose avec des querelles savantes.
Globalement, l'entropie nous dit qu'il faut toujours s'attendre à une perte. Par exemple, en physique "quotidienne", il y a moins de kilojoules réels, quand on brûle une bûche de bois, que le nombre de kilojoules auxquels on pourrait s'attendre, car le simple fait de brûler la bûche consomme de l'énergie. Entre la somme fictive du résultat de la bûche brûlée et la somme réelle des calories produites, il y a un déséquilibre qui n'est pas en notre faveur.
Pour expliquer tout cela, il faudrait un développement critique complexe. Sans compter que nous ne pourrions faire l'économie de la confrontation de cette idée avec la fameuse phrase de Lavoisier : "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme".
Restons plutôt sur un plan non scientifique ou, au moins, ne spécialisons pas la question.
Que peut bien signifier cette idée d'entropie pour nous, simples humains ?
D'abord, il y a l'idée que toute dépense d'énergie est réellement une "dépense" et qu'il n'est pas vraiment possible de capitaliser les élans vitaux. Ainsi, même si nous nous plaçons du point de vue du plus strict effort pour survivre, nous sommes perdants. Même en nous imposant une vie saine, frugale, sportive et dénuée d'excès, nous finirons par mourir. Nous pouvons vivre vieux, mais nous ne pouvons pas vivre indéfiniment. Nous naissons, nous croissons, nous atteignons notre maturité, nous dépérissons et nous mourons. Voilà une belle image de l'entropie. Il faut payer notre énergie vitale au prix de notre propre consumation.
Ensuite, et c'est l'une des conséquences les plus importantes, tout acte génère un manque. En effet, comme le résultat est toujours moins important que ce à quoi l'on s'attend, il y a nécessairement quelque chose de l'ordre de la frustration. Voilà ce qui n'est pas sans nous rappeler la dialectique du désir. Le désir trouve son origine dans l'idée d'un monde ou d'un but idéal qui est toujours plus parfait que celui que l'on parvient à atteindre. C'est la raison pour laquelle un désir est très rarement satisfait et qu'il génère nécessairement de la frustration. L'inconscient freudien, par exemple, se nourrit magnifiquement de cette faiblesse ou de cette "entropie".
Enfin, cette idée d'entropie est fascinante parce qu'elle explique qu'il ne saurait y avoir d'organisation parfaite ou absolue. Ici, la perte n'est pas juste une dépense d'énergie ou la création d'un manque, elle implique que toute tentative de produire de l'ordre finit nécessairement par produire du désordre. C'est la condition sine qua non de toute organisation. Si l'on va puiser dans le vocabulaire grec, on dira que le "cosmos" (le monde ordonné) génère du "chaos" (du monde désordonné). On comprend la portée métaphysique de la chose. Ici, l'on n’affirme rien de moins que le monde ne coure pas à sa perte à cause de la folie des hommes ou des dieux, mais tout simplement parce que c'est inscrit dans sa nature même. L'ordre est par essence du "chaos". Est-ce contradictoire ? Non, pas si l'on dépasse le point de vue platonicien ou aristotélicien. Le génial Lucrèce ne dit rien d'autre dans son poème "De la nature" quand il se fait le porte-parole de ses deux maîtres : Démocrite et Épicure. Les atomistes partent du principe qu'il ne saurait y avoir de vie sans qu'il ne se produise du désordre. En effet, le changement implique la réorganisation des atomes et cela se fait nécessairement au détriment de l'ordre actuel. Comme le nombre d'atomes est le même depuis la nuit de temps alors que la vie ne cesse de se modifier, il faut bien que le monde se réorganise.
Cela ne peut pas se faire impunément. Le "clinamen" est la clé de cette physique particulière.
Tout cela est la conséquence nécessaire d'un monde où l'énergie se dépense, où le même ne répond pas au même, où, comme le dit Héraclite : "On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve".
Ces deux manières de penser conduisent naturellement à deux manières d'envisager le monde.
Chaque point de vue suggère une réaction différente. On peut les concrétiser dans deux principes opposés.
Il y a ce que l'on appelle le "principe de précaution" et, par ailleurs, ce que l'on nomme le "principe d'attrition".
Dans le premier cas, il ne faut rien perdre. La "précaution" consiste à essayer de maintenir un équilibre, de préserver un statu quo. Ici, la perte est l'horizon négatif de l'action. Elle est le but à éviter voire la confirmation que l'action n'a pas abouti. La seule chose qui parait normale, c'est le gain.
Dans la logique de "l'attrition", on ne s'attend pas directement à un gain. On part du principe "entropique" que toute énergie produit nécessairement une perte. La seule question est de définir ce que nous sommes en mesure de perdre pour atteindre notre but. Cette idée est particulièrement bien expliquée par Joël de Rosnais dans son livre "Surfer la vie". Mais ne nous y trompons pas, l'attrition n'a rien d'un défaitisme. C'est un principe qui énonce qu'il ne peut y avoir de gain sans prendre des risques, c'est-à-dire sans envisager de la perte. On pourrait même penser que prendre ce risque de perdre serait une manière de gagner davantage. Mais ce n'est qu'une option. L'homme de l'attrition n'a rien du joueur de Dostoïevski, il ne confond pas l'entropie et la pulsion de mort. S'il est parieur, c'est un parieur lucide.
Pensée d'un point de vue philosophique, l'entropie nous engage dans une économie qui n'a rien de domestique. Elle nous oblige à concevoir le monde d'un point de vue beaucoup plus général. Sans vouloir mêler Spinoza à cette affaire, on pourrait évoquer son "sub specie aeternitatis" (le point de vue de l'éternité), ce qui nous engage au-delà du quotidien, au-delà de la question prévisionnelle des simples provisions culinaires pour le week-end. Si la perte semble importante de notre point de vue, elle peut très bien être un gain, d'un point de vue général.
Dans son "Érotisme ", Georges Bataille va plus loin, il énonce l'idée de "souveraineté". C'est, pour lui, une manière dispendieuse de définir notre rapport au monde. Cette "souveraineté" est ce qui s'oppose à la "maîtrise", à la figure du maître dans le monde bourgeois du XIXe et XXe siècle. Ce dernier revendique une économie paternaliste où le gain et le profit sont l'œuvre du travail, voire d'une certaine morale liée à l'amour du gain. Cela correspond à un idéal de vie où tout est ordonné, où les seuls changements possibles seraient des ajustements susceptibles d'éviter qu'il y ait des vrais changements. On n'agit que pour produire, c'est-à-dire pour reproduire l'ordre du monde ancien. La tradition est le seul guide de l'avenir.
À l'inverse, le monde entropique serait le monde de l'ouvrier ou, sans créer de lien logique, celui du débauché. C'est celui où l'on sait que la valeur du travail est supérieure à la paye (l'entropie est très visible, de ce point de vue, on gagne toujours moins qu'on ne produit). C'est le monde où l'on perd sa vie à essayer de la gagner. Mais, pour Georges Bataille, c'est aussi le monde où l'on joue sa vie en pure perte. Non pour la perdre, mais pour la magnifier. La souveraineté, c'est le monde de l'art, des poètes et des musiciens. C'est celui des loisirs intelligents qui construisent l'homme en lui permettant de s'exercer dans une activité non aliénante. C'est aussi le monde du sexe où les corps ne s'épuisent pas pour créer des bénéfices banquiers, mais pour leurs seuls plaisirs.
Bref, le monde l'entropie, c'est celui de la révolution. Celui où la perte n’est ni positive, ni négative. La révolution, de ce point de vue, c'est la volonté d'un monde différent, au-delà des calculs pseudo-savants des économiques spéculateurs.
L'entropie, vue sous l'angle de l'éternité, est une promesse poétique de la perte. C'est peut-être le prix le plus acceptable de l'idéal. Quand vous savez que vous allez à votre perte, même si c'est pour le meilleur des destins, il se peut que vous soyez un peu plus lucide que celui qui s'aveugle seulement dans le gain.
Alors, songeons, un peu, à nous perdre. Le prix n'est pas exorbitant.

ÉPICURIEN : Au sens où on l'entend communément, un épicurien n'est pas un disciple d'Épicure. Pourquoi ?
Un épicurien désigne aujourd'hui un homme qui aime la bonne chère et le bon vin. Il y a un nombre impressionnant de restaurants dont l'enseigne est : "À l'épicurien". Faites une recherche sur internet vous serez étonnés. Ce qui est irritant, ce n'est pas le manque d'imagination des aubergistes, mais le contresens que l'on fait sur l'un des plus importants philosophe grec. Épicure n'a rien à voir avec ces jouisseurs ventrus dont la silhouette difforme sert de support publicitaire aux menus desdits restaurants.
D'Épicure (-341/-270) nous n'avons plus qu'une centaine de sentences et trois lettres. C'est tout ce qu'il reste d'une œuvre qui aurait contenu plus de trois cents ouvrages. Le temps et la malveillance de certaines idéologies sont venus à bout de ce corpus immense. Des trois lettres, nos retenons, à juste titre, le plus souvent la "Lettre à Ménécée" où Épicure expose sa philosophie concernant le bonheur. Qu'y dit-il ? Que l'homme est né pour se gaver de nourriture, pour s'enivrer de vin et se prélasser dans le sexe ? Non, vous confondez sans doute avec Baudelaire (quand il est en forme). Épicure nous conseille de mener une vie rationnelle, conforme à la mesure de la nature. Il nous dit que tous les désirs non naturels sont vains et qu'il faut les fuir : pas de ripailles, pas d'ivresses, pas de jouissances excessives. Il fait l'éloge des "désirs naturels nécessaires", entendez les "besoins". Boire un verre d'eau fraiche quand on a soif, manger un morceau de pain quand on a faim, voilà ce qu'il faut espérer. Celui qui sait se contenter de cela ne souffrira jamais vraiment, car il est toujours possible de trouver de l'eau et du pain. En revanche, celui qui prend l'habitude de vivre dans le luxe souffrira nécessairement quand celui-ci viendra à manquer. Qui est assez hardi pour prétendre que le luxe est une chose acquise qui ne manquera jamais ? Seul un insensé peut affirmer cela. Aussi, la sagesse épicurienne nous conseille de vivre de peu pour être le plus heureux possible. On est quand même très loin du restaurant "L'épicurien" qui vous promet ripaille pour environ 150 euros par personne.
Considérant que les aubergistes ne sont pas stupides, d'où vient ce contresens ? Tout simplement du fait qu'Épicure n'est pas un rigoriste monomaniaque. En effet, il considère qu'entre les stricts besoins et les désirs inutiles, il y a une catégorie de désirs qui peuvent présenter un intérêt. Ce sont les désirs "naturels non nécessaires". Ces désirs portent sur des objets dont on pourrait se passer, mais qui ne sont pas forcément inutiles. Pour caricaturer un peu, on pourrait dire que c'est tout ce qui relève d'un certain "confort". La notion est relative, mais elle peut désigner une zone acceptable entre ce qui nous permet d'assurer notre survie et ce qui est totalement futile.
Par exemple, faut-il ou non s'accorder le droit de boire un verre de vin ?
Au sens strict, c'est inutile. L'eau suffit pour s'hydrater. Mais, le verre de vin peut permettre de se désaltérer tout en prenant un plaisir supérieur à que celui que pourrait nous procurer le verre d'eau plate. La question est : est-ce que ce plaisir est compatible avec une vie vertueuse ou non ? Ne se corrompt-on pas en y cédant ? Boire du vin n'est-ce pas déjà du luxe ?
Épicure prétend que non. Le plaisir qui résulterait du verre de vin, quoique "non-nécessaire" peut rester naturel (entendez "raisonnable"). Mais il y a une condition. Il faut que ce verre de vin n'en entraîne pas un autre et encore un autre au point l'on finirait ivre. Il faut que ce verre de vin produise un plaisir tel qu'aucun mal ou malaise n'en découle. Si le plaisir produit est supérieur au mal qui pourrait en résulter alors il reste raisonnable.
Voilà où le bât blesse. Incapables de voir la mesure qu'Épicure nous impose, certains en ont déduit qu'il y avait là matière à pousser l'homme à produire des excès. C'est ici qu'est née la légende absurde d'un épicurien jouisseur. Le manque de nuance et un peu de malveillance ont corrompu l'une des morales philosophiques les plus intéressantes et les plus lucides.

ESPOIR : Dans "Les travaux et les jours", Hésiode raconte le mythe de Pandore. Pour punir les hommes d'avoir accepté le feu que Prométhée a volé aux dieux, Zeus invente un stratagème. Il créé une femme d'une immense beauté et la propose à Épiméthée, le frère peu intelligent de Prométhée. Rappelons que "Épiméthée", signifie "celui qui pense après coup". Celui-ci épouse la belle. Dans sa corbeille de mariée, Pandore trouve une boîte, cadeaux de Zeus, que celui-ci lui a remise avec l'interdiction formelle de l'ouvrir. On connait la suite, la curiosité de Pandore prend le dessus, elle ouvre la boîte, ce qui a pour effet de répandre les maux sur Terre. Hésiode ajoute qu'elle a eu le temps de refermer la boîte avant que tout ce qu'elle contenait ne puisse sortir. La guerre, la maladie, la famine, la discorde, la misère ont pu s'échapper, mais l'espoir est resté.
Nous voici donc affublés de tous les maux avec l'espoir comme seul lot de consolation. C'est ainsi qu'on a coutume de lire le mythe.
Mais que signifie réellement ce mythe.
En fait, il y aurait trois lectures possibles.
La première, qui doit être la lecture orthodoxe, nous dit que les maux sont sur Terre, mais il y a de l'espoir. Qu'est-ce que cela signifie ? Que tout n'est pas perdu. Peut-être que si l'homme fait un effort, il pourra trouver les ressources pour survivre. Soit parce que les dieux finiront par prendre les hommes en pitié, soit parce que les hommes vont pouvoir développer des savoirs qui vont permettre de neutraliser le mal. Ici, l'espoir est une promesse concrète d'avenir.
Mais on pourrait aussi être moins optimiste et se dire que l'espoir n'est rien d'autre que ce qui va nous permettre de ne pas sombrer dans la folie. Ici, il n'est pas la promesse d'un remède, c'est plutôt un miroir aux alouettes, une illusion. Comme une sorte d'opium du peuple, l'espoir nous permettra de nous consoler en imaginant le monde autre que ce qu'il est. Il nous permettra de vivre "malgré tout". L'idée n'est pas très reluisante, mais on peut dire que c'est mieux que rien. N'est-ce pas en ce sens qu'il comprendre l'expression "l'espoir faire vivre" ? L'espoir permettrait donc de continuer à vivre. Même si tout est perdu.
Enfin, on peut se permettre une lecture un peu plus cynique. Et si les dieux étaient un peu plus retors que ce qu’'on voudrait croire ? On sait que Zeus, le roi des dieux, avait pour épouse Métis (la ruse). Si une telle déesse est attirée par un tel dieu, ce n'est peut-être pas par hasard. On connaît la rouerie de Zeus. On ne compte pas le nombre de dieux et d'hommes qu'il a trompés par sa redoutable intelligence.
On sait que c'est Hermès qui a mis l'espoir dans la boîte de Pandore. Or, Hermès est le messager des dieux et surtout du premier d'entre eux. Ne pourrait-on pas penser qu'il l'a mis sur ordre de Zeus ?
Alors, l'espoir ne serait rien de positif. Ce serait même l'inverse. Grâce à l'espoir, les hommes acceptent leur condition et endurent des souffrances qu'ils n'auraient pas supportées autrement. C'est un puissant vecteur qui nous empêche de renoncer ou de penser à un suicide collectif. L'espoir ne fait pas vivre, il nous fait croire que la vie vaut la peine d'être vécue. Cela nous conduit à accepter de souffrir et à accepter la punition de Zeus. Il y a là quelque chose d'humiliant.
L'espoir est la carotte que Zeus agite devant les hommes pour les faire avancer alors qu'il est à califourchon sur eux. L'espoir fait de nous les ânes des dieux. Alors, si l'on accepte cette dernière hypothèse, il faut se débarrasser de cette attente absurde, de cette confiance ridicule en l'avenir.
Est-ce que cela va nous transformer en pessimistes ? Peut-être, mais tous les pessimistes ne sont pas malheureux. Et puis, il y a une expression qui mérite le détour, c'est celle que Samuel Beckett utilisait en parlant de lui. Il disait : "Je suis optimiste par désespoir". En effet, allégé du fardeau de l'espoir, on peut accepter l'existence telle qu'elle est. Après tout, même une vie médiocre, laissant peu de perspectives, peut être intéressante à vivre. Ne serait-ce que pour voir ce que cela donne.
On pourrait finir par une définition russe de l'optimisme. S'il y a bien un peuple qui s'y connaît en pessimisme, c'est celui-là. Ainsi, une blague russe dit que la différence entre un optimiste et un pessimiste est que l'optimiste sait que la situation peut toujours devenir pire que ce qu'elle est.
Voilà une belle sagesse sombre.

ÉTYMOLOGIE : Il y a au moins trois manières de définir un mot ou un terme.
D'abord, on peut tenter de donner une définition "positive", concrète. C’est ce dont on s’attend d’un dictionnaire. On veut comprendre ce que le mot signifie, comment il opère et ce qu’il vaut. C’est ce qu’on appelle la logique "notionnelle" : nature, existence, valeur. Quand on a tous ces éléments, on est sûr d’avoir fait le tour de la question.
Mais, il arrive qu’un mot ne puisse pas être défini de manière "positive". On ne peut pas dire ce qu’il est, car il désigne l’absence de quelque chose. C’est la deuxième manière de solliciter un terme : on dit ce qu’il n’est pas. Disons qu'il s'agit d'une définition négative. La mort, par exemple, c’est l’absence de vie. Vous conviendrez qu’il est difficile (sauf à produire de la métaphysique) de dire ce qu’est concrètement la mort. Ici, on inscrit la signification en creux, à partir d’un autre terme qu’on a réussi à circonscrire.
Enfin, on peut avoir recours à l’étymologie, c’est-à-dire à l’histoire du mot, son origine dans telle ou telle langue.
Cette démarche peut paraitre étrange, voire davantage poétique plutôt que scientifique, mais, elle a son intérêt au-delà de son charme. En effet, de nombreux mots nous viennent des langues étrangères et demeurent dans cette forme. Or, on peut soupçonner que quand nous ne parvenons pas à traduire un terme, c'est qu'il recèle une singularité qu'on ne pourrait qu'amoindrir en la transposant en un terme approchant. On connait le dicton "traduttore traditore", le traducteur trahit (forcément un peu) le sens original. Cela justifie pleinement que nous cherchions à replacer ce mot dans son contexte.
Si la démarche est pertinente, cela ne signifie pas toujours qu'elle soit fructueuse. Les étymologies sont souvent surprenantes et il y a des bonnes et des mauvaises surprises.
Commençons par les étymologies qui ne nous apprennent rien. Si l'on cherche l'équivalent de "liberté", on tombe sur le latin "libertas" qui signifie … "liberté". C'est vrai, mais on tourne en rond. C'est un peu comme si nous trouvions en définition du mot "barque" : "petit bateau" et en définition du mot "bateau" : "grande barque". Ici, on est davantage du côté de Pierre Dac que d'Alain Rey.
- Il y aussi celles qui ne nous apprennent rien parce qu'on ne sait pas dans quelle langue chercher. Par exemple si l'on cherche l'étymologie de vérité en latin, on tombe sur "veritas", qui signifie "vérité". A priori, nous sommes dans la même impasse qu'avec le terme liberté. Sauf que si l'on va du côté du grec, vérité se dit "a-letheia", ce qui signifie littéralement "dé-couvert", "dé-voilé". Là, il y a matière à réflexion, car cela suppose qu'il ne faut pas se laisser abuser par les apparences et qu'il faut s'ingénier à chercher plus loin. On se place directement dans l'horizon de "l'Allégorie de la caverne" de Platon, au livre VII de la "République". La vérité est ailleurs, du moins pas dans la surface des choses. On voit que c'est parlant. Si, en outre, on lie le "letheia" au fleuve "Léthé" (le fleuve de l'oubli dans l'enfer grec), la vérité serait ce dont on peut se ressouvenir (comme chez Proust) ou bien ce que l'on se refuse à "oublier" (comme chez Freud).
Nous tromper de langue peut rendre le terme insignifiant.
Puis, il y a les étymologies enrichissantes, car :
- Elles nous donnent le sens exact du mot, celui auquel nous n'aurions pas forcément pensé. Ainsi, définir ce qu'est un "philosophe" peut nous faire nous perdre dans les méandres de subtilités qui vont obscurcir le terme davantage qu'elles ne vont le clarifier. Est-ce un littéraire ? Un scientifique ? Faut-il que ce soit un professeur ? Doit-il nécessairement être un auteur reconnu ? Toutes ces questions sont pertinentes, mais aussi égarantes. Pour recentrer la question, il suffit parfois de rappeler tout simplement que le philosophe est l'ami (philos) de la sagesse (sophia) et accessoirement du savoir (sophia, aussi). Cette "amitié" montre que ce n'est ni un ignorant ni un savant. Il se situe entre les deux. Il recherche la vérité autant qu'il l'aime.
L'étymologie suffit parfois.
Elle permet aussi de revenir aux fondamentaux. Par exemple, pour rappeler que "politique" viens de la "Cité" (polis) et que la politique devrait être l'art de gouverner la Cité et non de jouer à ces jeux puérils et narcissiques qui nous éloignent du vrai but. Dans le même registre, il serait bon de ne pas confondre le "pouvoir" (potestas) qui produit des "potentats" et la "puissance" (potentia) qui est l'énergie dynamique qui manque souvent à ces caciques trop bien installés dans leur "pouvoir".
- Les étymologies sont aussi riches de signification, car elles nous ouvrent des perspectives. Quand on apprend que le mot "pharmacie" vient du grec "pharmakos" qui signifie à la fois "médicament" et "poison", on mesure la difficulté de travail du pharmacien. Il doit nous soigner en empoisonnant la maladie, mais en évitant de nous empoisonner, nous.
Soulignons aussi la force du mot "poésie" qui vient, de "poiesis" et qui signifie la "création". Ce qui devrait de facto, nous placer du côté de Rimbaud pour célébrer l'alchimie du Verbe, en condamnant toutes les mièvreries sirupeuses qui osent prétendre au nom de poésie et qui sont parfois célébrées dans certains manuels de français, au lycée.
Enfin, il y a les étymologies trompeuses. Celles qui sonnent comme des faux amis et d'autres qui sont simplement fantasques. Le "pédophile" est un criminel, ce n'est certainement pas l'ami (philos) des enfants (pedos). C'est même l'ennemi des enfants. On peut aussi dire que le "xénophobe" n'est pas simplement celui qui a peur (phobie) de l'étranger ou de l'autre (xénos). Certes, cela peut-être le cas, mais c'est avant tout un raciste. La peur a bon dos.
Plus cocasse, on évitera de voir la parenté réelle entre "purée" et "purin", tous deux dérivés de "purarer" (nettoyé, passé au tamis). On ne dira pas non plus à une certaine classe politique que "défunt" et "fonctionnaire" sont tous deux dérivés de "functus" (qui a accompli son devoir). Le défunt en s'acquittant de son destin et le fonctionnaire en s'acquittant de sa tâche.
Triste perspective pour la fonction publique.

L'avantage avec les étymologies, c'est qu'on peut leur faire dire à peu près ce qu'on veut. Il suffit de trouver la bonne racine dans la bonne langue qui permet de produire la bonne dérivation. Attention, ici "bon" ne signifie pas "convenable", mais qui "qui nous convient", ce qui n'est pas pareil. Faut-il pour autant s'interdire d'y recourir ? Ce serait aussi absurde que de faire vœu de silence et condamner les mots au prétexte qu'ils nous permettent de dire n'importe quoi.

EXISTER : S'il ne faut pas confondre l'être et le non-être, il ne faut pas non plus confondre le fait d'être et celui d'exister. "Est", au sens strict, tout ce qui se soustrait au néant. Autrement dit, tout ce qui n'est pas rien. Mais, ce n'est pas parce que nous ne sommes pas rien que nous existons. En effet, comme le dit Martin Heidegger : "Le rocher est, mais il n'existe pas." Il n'est pas rien, mais cela ne suffit pas. Qu'est-ce que l'existence ? C'est une manière de comprendre que nous sommes, plus exactement c'est la capacité de pouvoir s'abstraire du simple fait d'être, pour comprendre que nous ne sommes pas rien. C'est la capacité d'inscrire son être sur un fond de néant. Cela vous donne le vertige ? C'est bien, c'est ça le but. Il y a forcément quelque chose d'étourdissant dans l'existence.

FAMILLE : On dit qu'Œdipe aimait fêter Noël avec ses enfants, ses frères et sœurs, sa femme et sa mère. Même si son père était toujours absent, voilà une belle image de la famille qui se retrouve au moins une fois par an autour d'un sapin et d'une crèche. L'image n'aurait rien d'horrible si ce n'était l'identité des protagonistes.
Si le père d'Œdipe est absent, c'est qu'il est mort, assassiné par celui qui lui a volé sa femme et qui a enfanté avec elle. Le coupable n'est autre qu'Œdipe lui-même. Si ses frères et ses sœurs sont toujours présents en même temps que ses enfants, c'est parce que ce sont les mêmes individus. Évidemment, puisqu'Œdipe les a conçus avec son épouse, qui n'est personne d'autre que sa propre mère.
Là, nous sommes dans l'horreur. Celui qui croit souffrir du fait de devoir manger de la dinde une fois par an, juste après le solstice d'hiver, avec ses congénères ferait bien de penser ce que c'est de vivre parmi les dégénérés d'Atrides.
Que faut-il en déduire ? Que l'idée de famille n'est pas toujours très claire ou qu'il vaut éviter de naitre dans la famille Adams si l'on n'a pas le cœur solidement accroché.
On mesure ce que ce texte peut avoir de choquant pour certaines personnes. En effet, l'idée de famille constitue la base inviolable de toute forme de société, voire toute forme de morale, pour certaines idéologies. Si l'on dit "idéologie", c'est parce qu'il n'est tout simplement pas possible de donner une définition réelle et consensuelle de la "famille".
Cette notion implique forcément des choix "philosophiques". Insistons sur deux points de vue.
D'abord, la question de la nature. Pour certains, la famille est "naturelle". Elle se construit sur un rapport de domination évident : la supériorité des parents sur les enfants. Ces derniers doivent se soumettre à l'autorité des premiers. Il en est ainsi depuis ce que les mauvais candidats au baccalauréat appellent la "nuit des temps". Ce n'est pas faux, mais il reste une question en suspend. Qui de la mère ou du père domine l'autre ? Car, dans la nature, l'égalité est rarement de mise. Ici, les avis divergents entre les tenants du matriarcat et ceux du patriarcat. Or, il semble que le patriarcat est une idéologie tellement dominante que beaucoup la considèrent comme étant naturelle. Cela, en dépit du fait que les femmes sont bien plus nombreuses que les hommes dans l'espèce humaine.
Donc, si l'on se soumet à la loi de la nature, il suffit d'avaliser la hiérarchie qu'elle implique. Ce qui, au vu des idéologies, serait plus facile pour un homme que pour une femme.
Il est vrai que le propre de la nature, c'est qu'on peut lui faire dire n'importe quoi.
Ensuite, il y a la question de la composition de la famille. Comment se définit clairement la parentèle ? On ne peut pas circonscrire la famille aux seuls parents et aux enfants. C'est un peu plus compliqué que ça. Dans "Les structures élémentaires de la parenté", Claude Lévi-Strauss explique qu'il faut chercher les logiques familiales davantage du côté des structures culturelles que des structures naturelles. La famille est le résultat d'un compromis qui permet aux sociétés de trouver un équilibre en fonction des contingences matérielles. En effet, il ne serait pas absurde de penser que la polygamie ou la monogamie peuvent être le résultat d'une situation concrète. Si quatre-vingts pour cent de la population sont masculins, les femmes ne devraient-elles pas pouvoir avoir plusieurs maris ? Ce serait un compromis de nature à garantir une certaine paix sociale.
On sait aussi que la question de la nature des liens du mariage peut avoir des conséquences sur l'avenir d'un groupe social. Le frère du mari d'une veuve doit-il ou non prendre en charge l'épouse du frère défunt ? Il y a des sociétés qui répondent par la positive, d'autres par la négative. Certes, derrière tout cela il peut y avoir une simple idéologie, mais si cela permet au groupe de perdurer, on peut se demander s'il n'y a pas autre chose qu'un simple jeu de croyances.
Et puis, qu'est-ce qui légitime réellement les liens familiaux ? Un cousin est-il un membre proche de la famille ou dépend-il d'un groupe éloigné, voire différent ? Et quel type de cousin ? Un cousin parallèle est-il différent d'un cousin croisé, alors que c'est génétiquement la même chose ?
Enfin, faut-il considérer son demi-frère comme une moitié de parentèle ?
La solution est clairement culturelle, car l'idée de nature est elle-même culturelle. Selon les groupes sociaux les avis divergent, mais chacun de ces groupes est sûr que son point de vue est le plus évident, le plus "naturel". Ici, le terme nature est confondu avec l'idée d'évidence. Est naturel non pas quelque chose qui procède de la nature, mais quelque chose qui s'impose comme tel parce que personne n'a jamais eu l'idée de le remettre en cause. Certes, il y a des idées que l'on peut difficilement cautionner. La pédophilie de certaines Cités grecques est insupportable, au même titre que l'inceste quasi obligé de certaines dynasties royales.
Mais il va falloir trouver une autre explication que la nature, car celle-ci ne s'embarrasse pas vraiment de questions morales. Si l'inceste était réellement contre-nature, comment un enfant pourrait-il naître d'une telle énormité ?
C'est à cela que sert la morale. À nous permettre de penser au-delà des évidences.
Nul ne doute que la question de la définition de la famille est une question morale, en ce sens.

FILS de… : Il ne faut pas voir, ici, une entrée malveillante ou quelque chose qui serait de l'ordre de l'insulte. Il est d'ailleurs étonnant que le "fils de…" soit devenu emblématique de la manière dont certains individus s'insultent, dans une société qui s'émancipe autant des liens de parenté classique. De nos jours, il n'est pas rare que celui qui nous élève n'est pas notre père, mais notre beau-père et que nos frères et sœurs soient nos demi-frères et nos demi-sœurs. Tout cela est très banal. Que reste-t-il de cette sanctuarisation de la filiation directe ? Faut-il y avoir un reste sociologique archaïque ou un retour moderne à un certain tribalisme ? Les sociologues nous le diront.
Cet article ne se rapporte qu'au fait d'être dans un lien de filiation avec quelqu'un, au sens propre ou au sens figuré. Rien d'exceptionnel, en théorie. En effet, comme l'espèce humaine ne survit que par la succession des générations, pour être humain, il faut nécessairement être le fils de quelqu'un, de même nature que nous. Ce n'est pas de cette filiation ou des conséquences psychologiques dont nous souhaitons parler. Ce qui nous intéresse, c'est le "fils de…" quand il s'agit d'un contexte culturel, voire social.
Il y a de nombreuses figures qui se rattachent à cette idée.
Distinguons-en arbitrairement quatre.
D'abord, on traitera de "l'héritier héritier" (le vrai fils), puis de "l'héritier financier" (le gosse de riche), puis de "l'héritier héréditaire" (celui qui est censé avoir les gènes des parents) et enfin de "l'héritier putatif" (celui à qui on attribue un supposé père).
Pour "l'héritier héritier", il y en a de très célèbres : Télémaque fils d'Ulysse, Hector fils de Priam, Astyanax fils d'Hector donc petit-fils de Priam, etc. Là l'hérédité est très lourde. On n'est pas impunément le fils de ces héros. Il faut pouvoir assurer cette filiation voire la subir, car ici le fils paye pour le père, car le fils "est" le père, la filiation ne crée aucune hétérogénéité. Pensez à la malédiction des Atrides. Iphigénie et Oreste n'ont rien demandé.
Ensuite, il y aurait "l'héritier financier", mais celui-ci ne nous intéresse pas. Le gosse de riche est riche, il peut en souffrir, mais, globalement, il s'en tire bien mieux que les autres. On ne va pas épiloguer. Les tabloïds sont remplis d'histoires tristes d'enfants riches. Qu'on nous excuse de passer sur le sujet.
"L'héritier héréditaire" est bien plus intéressant. Ne serait-ce que parce qu'on a dit tout et n'importe quoi sur l'hérédité. Au début du XXe siècle, on pensait qu'un homme d'une grande intelligence se devait d'avoir une progéniture du même acabit. On s'étonnait même que l'un des fils d'Albert Einstein, figure extraordinaire du génie, s'il en fut, était plutôt limité intellectuellement voire était carrément défaillant. On l'a tu longtemps pour ne pas nuire au mythe. En revanche, on a accepté sans trop hésiter, à la même époque, que des fils de délinquants ou d'alcooliques fussent naturellement alcooliques ou délinquants. On pense d'abord au texte de Zola dans "La bête humaine", où Jacques Lantier se définit comme un monstre génétique en proie aux démons de l'hérédité. On pense ensuite à cette anecdote étonnante où un gouverneur des États-Unis d'Amérique a proposé de stériliser des détenus au prétexte qu'il s'était rendu compte qu'il y avait parfois plusieurs générations d'une même famille dans les prisons qu'il a visitées. Le fils, le père et le grand-père : trois générations de délinquants, de quoi nourrir le délire du déterminisme génétique sociologique. Si notre gouverneur avait eu un peu de bon sens, il aurait pu comprendre que ce qui pousse à violer la loi, c'est souvent la misère. L'excellent Steinbeck le corrobore à la même époque, l'extrême pauvreté se transmet hélas de père à fils, car tout le monde n'a pas la chance d'être un héritier financier.
Les philosophes ont bien compris ce problème de la transmission culturelle : "lutte des classes" pour Marx, "reproduction sociale" pour Bourdieu, "contrôle politique" pour Foucault…
Enfin, il y a "l'héritier putatif", celui qui n'est pas la progéniture, mais que l'on considère comme tel à son plus ou moins corps défendant. Pourquoi cette dernière remarque ? Car il y a ceux qui s'inventent une filiation et d'autres à qui on l'attribue sans qu'ils ne le veuillent. Les premiers ce sont ceux qui manquent de talent, les faibles, ceux qui cherchent une autorité. Forcément, pourquoi se réclamer d'une filiation si l'on a assez de génie pour exister par soi-même ? Est-ce que Beethoven, Berlioz, Picasso ou Proust cherchent une paternité artistique ? Ils cherchent plutôt à s'en éloigner, car ils sont tous assez géniaux pour n'en avoir pas besoin. Comme tous les grands créateurs, ce sont des êtres tautologiques : "Proust est Proust, Picasso est Picasso…". D'une certaine manière, ils s'enfantent eux-mêmes vu qu'ils créent leur propre identité.
Comme on est un tout petit peu charitable, on ne va pas donner de noms de ceux qui passent leur temps à se réclamer d'un autre, à cause de leur peu de moyens à être autonome. Mais on ne va pas non plus se priver de laisser des indices. Combien d'hommes politiques vivent dans le supposé héritage de Charles de Gaulle ou de François Mitterrand, alors qu'ils n'en ont pas vraiment la stature ?
Et puis, il y a ceux qui n'ont pas de lien génétique, mais que l'on a du mal à distinguer d'un maître plus ancien. Va-t-on reprocher à Maupassant d'être proche de Flaubert ? Pourquoi ? C'est tellement vrai et cela ne nuit ni à l'un ni à l'autre, car les deux sont très brillants. Et Mozart de s'être nourri à Haydn ? Et Beethoven d'avoir été influencé par Haydn et Mozart ; Schumann d'avoir aimé Beethoven ; Brahms d'avoir écouté Schumann ? Qu'est-ce qui pourrait motiver un tel jugement ?
En fait, nous sommes toujours et forcément les fils de quelqu'un. La parthénogenèse n'est pas plus vraie, pour l'homme, en histoire qu'en biologie.
Déjà, nous sommes les enfants de notre temps et ce temps a été enfanté par un autre temps qui est lui-même tributaire d'une chronologie antérieure. Les Romains se sont dit les fils des Grecs. Le Troyen Enée (ce bon fils, qui porte son père Anchise sur son dos) serait le fondateur de Rome. Les humanistes (et Montaigne en premier), se disent les enfants des Romains. Les Lumières se réclament des humanistes et nous nous disons les héritiers des Lumières. Comment pourrait-il en être autrement ?
L'histoire ne se contente pas de raconter des histoires, elle traduit aussi une réalité de fait. Les générations s'éduquent entre elles et se transmettent des valeurs qu'elles ont apprises de leurs propres géniteurs.
On peut, sans doute, échapper à l'histoire. Il y a des périodes qui ont fait table rase d'autres périodes. Soit en les éradiquant soit en les obnubilant. On peut tout détruire de ce qui nous a précédé, ou bien avoir un tel charisme que cela ne viendrait à l'idée de personne de regarder plus en arrière que ce que nous croyons être le genre fondateur. Les Grecs ont été tellement envahissants que beaucoup de gens se demandent s'il y a une des civilisations avant eux.
Certes, il est toujours triste de masquer, par sa présence, l'influence de nos ancêtres. Il est, en revanche, tout aussi terrible, de ne pas être capable de faire leur deuil et de n'exister que par eux. Cela tuerait toute évolution.
On est forcément le fils de quelqu'un ou de quelque chose, mais, contrairement ce que peuvent croire les plus naïfs, cela ne nous engage à rien. Ni à "tuer le père" comme le dit le psychanalyste Jacques Lacan, ni à devoir être amoureux de sa mère comme pourrait supposer un autre grand psychanalyste dont nous tairons le nom, car il n'a pas dit que des trucs stupides.
Il reste alors à savoir, de quoi nous voulons être les enfants, car les modèles sont nombreux, mais les exemples sont plus rares.
C'est là que nous mesurons notre autonomie, c'est-à-dire la distance que nous sommes capables de prendre par rapport à ce dont nous sommes le produit.
"SAPERE AUDE", disent les plus lucides.

FIN DU MONDE : On ne compte plus les fins de monde annoncées. Les prophètes "de malheur" (au sens strict du terme) ont traversé tous les âges et tous les continents. On se souvient de l'inquiétude de certaines personnes lors du passage au deuxième millénaire et on imagine la terreur de ceux qui vécurent l'arrivée de l'an mil.
Certaines religions se sont spécialisées dans les prédictions apocalyptiques, n'hésitant pas à reporter la fin du monde à chaque fois qu'elle ne s'est pas réalisée. On demande un peu de patience aux fidèles, car on s'est trompé dans les calculs ou que la vision prédictive était un peu floue. On peut aussi avoir été victime d'un esprit farceur (il y aurait bien des esprits frappeurs). Dans l'absolu, la stratégie est bonne car, à force de dire que la fin du monde est demain, on finira par avoir raison, si cela arrive. En même temps, ce n'est pas un très bon pari. Si la prédiction est juste, il n'y aura personne pour féliciter le pronostiqueur, puisque (tout) le monde aura disparu. En revanche, si cela n'arrive pas on devient la risée de la planète. Qu'a-t-il à y gagner ?
Bon, on se doute que ce dilemme logique ne concerne pas trop celui qui a foi en sa science occulte. On peut même se dire, en bon politique, que le ridicule ne tue pas et que tout cela sera oublié très vite. On peut même ajouter qu'il n'y a pas de raison que l'on ne recommence pas puisqu'il y aura toujours des gens pour oublier et d'autres pour y croire. La naïveté n'a pas de limite, le métier de gourou a toujours eu de l'avenir.
Mais, peut-être est-ce aller un peu vite en besogne que de parler de naïveté. En effet, l'idée d'une fin du monde n'est pas absurde. S'il y a eu un début, il peut bien y avoir une fin. L'expérience de notre propre existence nous pousse à penser ainsi.
Mieux, aujourd'hui on peut même se demander si cette idée n'est pas davantage relayée par la science que par les obscurantismes de tout poil.
En effet, que nous apprend la géologie ? Qu'il y a des ères et que ces changements d'ères peuvent être tellement violents qu'ils peuvent produire des extinctions massives. Une supernova un peu trop proche peut arroser la Terre de rayons gamma, des éruptions volcaniques massives peuvent corrompre gravement l'atmosphère, une météorite géante peut transformer entièrement la vie sur Terre. Tout cela est possible puisque c'est arrivé (dans l'ordre, il y a 440, 250 et 65 millions d'années). Ajoutons à cela les glaciations, les asphyxies des océans, les variations du niveau des mers… Les causes ne manquent pas.
Ici, aucun prophète halluciné, c'est bel et bien ce que nous apprend la science.
La même science pourrait nous mettre en garde contre notre manière d'exploiter la planète. Nous oublions trop souvent qu'actuellement, nous n'avons pas les moyens de vivre ailleurs. Et tout cela serait presque rassurant si notre arsenal nucléaire n'était pas capable de faire exploser la planète. Ce n'est pas les fous furieux au pouvoir qui manquent. La politique est une machine aliénante très efficace.
Restons dans le registre dans le registre scientifique. On nous parle, de plus en plus, d'un "big crunch", comme envers complémentaire du "big bang". L'univers irait à sa perte car, comme les hommes, il s'épuise à force d'exister. Soit il s'effondre, soit il se déchire, soit il meurt de froid, ce sont les scénarios les plus fréquents.
Alors, on pourrait croire que la science ne vaut pas mieux que certaines religions.
On aurait tort.
Un scientifique qui prévoit la fin de l'univers le fait sans intention particulière. Il cherche à comprendre. S'il en est ainsi, il ne faut pas se voiler la face, il faut faire face. En revanche, le gourou de la fin des temps est évidemment intéressé. Peu lui importe la vérité, il cherche simplement à faire peur pour mieux dominer les plus faibles et, accessoirement, s'enrichir à leurs dépens.
Voici une belle occasion de montrer que parfois ce n'est pas ce qui est dit, qui est important, mais la manière dont c'est énoncé. Deux chemins mènent au même endroit, mais ce qui compte c'est la manière dont on s'y rend.
Il reste à évoquer une idée de bon sens qui aura traversé l'intelligence de tout lecteur : il y a fort à parier que nous serons morts avant que le monde ne s'éteigne. Cela est vrai pour notre personne, mais aussi pour l’humanité tout entière. N'est-ce pas Darwin qui disait que le monde a commencé sans l'homme et qu'il finirait sans lui ? Lui qui fut (et qui est encore) tellement combattu par les religions peut difficilement être traité de prophète de malheur.

FOLIE (médecine) : "Folie" est un terme que l'on n'utilise plus vraiment aujourd'hui, car il nous parait inapproprié. La raison ne tient pas qu'au fait que c'est insultant de dire de quelqu'un qu'il est fou. Le problème est ailleurs.
Il y a deux raisons, en fait.
D'abord, l'adjectif est trop vague. Untel est fou, certes, mais comment ? Précisez sa manière d'être fou.
Ensuite, c'est une insulte que certains recherchent. Il y a des artistes, des aventuriers voire des hommes d'affaires pour qui la folie est un élément positif ou un argument de vente. Ici, cela connote davantage un comportement audacieux ou original, qu'un acte qui serait délirant.
Ainsi, premièrement, le terme folie est désuet, car nous avons médicalisé cette folie depuis plus d'un siècle. Michel Foucault dans son "Histoire de la folie à l'âge classique", montre bien qu'après le "grand enfermement" du XVIIe siècle (entendez la "judiciarisation" de la folie), nous avons médicalisé la folie. Au XIXe siècle, nous en avons fait une maladie, ce qui implique logiquement toute la machinerie médicale : symptômes, diagnostics, traitements et surtout "nomenclature" (ou nosographie). La médecine c'est de la science et la science ne peut pas se permettre d'utiliser des termes vagues. Aussi, on a supprimé le terme fou pour laisser place à un ensemble de pathologies caractéristiques. Par exemple, on vous demandera de ne pas confondre un névrosé et un psychotique. Forcément, le premier est sujet au refoulement alors que le second pratique plutôt la forclusion. Au sein des névroses, il ne faudra pas confondre la névrose d'angoisse (peu importante), la névrose obsessionnelle et l'hystérie. Idem pour les psychoses. La schizophrénie n'est pas la paranoïa ni la manie ni la mélancolie. Cela peut paraître un peu compliqué, car les frontières sont floues (il existe aussi des "états intermédiaires" ou "limites" comme l'hypocondrie). Alors, sans nous faire l'avocat du diable, disons-nous que ce n'est pas une mauvaise chose. Certes, la médicalisation de la "folie" à ses pans obscurs (camisole de force, électrochocs, hydrothérapie, etc.), le film de Milos Forman "Vol au-dessus d'un nid de coucou" serait à peine caricatural. La psychiatrie a eu son âge sombre. Mais, la médecine générale n'a pas été moins aveugle avant le XIXe siècle et elle a su progresser. Dire qu'un fou n'est pas qu'un fou est déjà un progrès. Dire qu'il y a des types de folies plus ou moins graves, plus ou moins curables, plus ou moins dangereuses, c'est aussi un progrès. Cela relativise cet état donc cela empêche une simplification outrancière : d'un côté les fous, de l'autre, les normaux. Il y a des "fous" très sociaux, qui sont souvent plus affables que certains individus dits "normaux" pour qui la violence (mesurée, enfin … selon eux) est une solution à court terme. L'automobiliste qui insulte tout le monde, fenêtres ouvertes, avec une voix de stentor, est censé être normal. Il parait que ça fait du bien. On prétend que certains savants avaient des caractères et un psychisme très "singuliers" : Graham Bell, Isaac Newton, Alan Turing … Il y aurait donc des "fous" très intelligents qui ont contribué activement à faire progresser la science ou les techniques. Tous les individus "normaux" ne peuvent pas en dire autant.
Alors, cessons de regarder de manière suspicieuse cette nomenclature qui produit des nuances, qui cherche des solutions. Certes, elle n'est pas parfaite, mais elle permet de mieux comprendre un phénomène qui mérite mieux qu'un adjectif caricatural.
On comprend que ces nuances nosographiques peuvent être un peu lourdes pour un spectateur exotérique, mais n'est-ce pas le propre de toute science ?
D'un autre côté, gardons-nous aussi de crier "Vive les fous". Cette interjection pseudo romantique est aussi ridicule que vaine. Ne sacralisons pas la "folie", elle n'est ni pure ni impure.

GÉNIE : Voilà un terme un peu énervant. À force de l'utiliser à tort et à travers, il ne veut plus rien dire. C'est un exemple type de mésusage. Dans notre espace surmédiatisé, nous ne cessons d'entendre qu'untel est un être exceptionnel parce que sa pensée ou ses actes confinent au génie. Certes, vu le nombre d'humains sur Terre, nul doute qu'il y a des êtres étonnants. Sur plus de sept milliards d'individus, certains doivent réellement être hors norme. Ce dont on doute, c'est qu'ils soient aussi nombreux et que leurs compétences soient aussi diverses. Si nous devions croire ce que disent les chaines de télévision ou les canaux de radio, il y aurait un génie à chaque coin de rue. Bon, n'incriminons pas trop les médias, ce qui pose problème, ici, c'est leur mode de financement. La centaine de génies au mètre carré est surtout le résultat comptable produit par la publicité. Celle-ci ne fait jamais dans la demi-mesure, sa vraie nature consiste à tout exagérer. Tel spectacle génial, de tel imitateur génial, produit par tel producteur génial, est nécessairement … un gros mensonge génial. Si l'on est un peu honnête, nous admettrons volontiers que le génie s'éloigne davantage la publicité qu'il ne l'inspire.
Et pourtant, on peut être convaincu qu'il y a davantage de génie, dans le monde, qu'on ne le pense. Il faut juste préciser la notion pour éviter de contribuer à cette confusion généralisée.
Qu'est-ce que le génie ? Quand on a fini de se persuader que ce n'est pas une entité fumeuse qui habite dans une lampe et que ce n'est pas seulement une marque de lessive, on a déjà fait un grand pas. Pour tout bien comprendre, je vous invite à faire un tour dans votre bibliothèque. Allez au rayon philosophie et voyez à la lettre "K". Juste avant Kierkegaard, vous trouverez les ouvrages de Kant. Prenez celui que l'on appelle la troisième critique : la "Critique de la faculté de juger". Ouvrez-la au paragraphe 46 : "Les beaux-arts sont les arts du génie" et vous comprendrez tout. Kant nous explique qu'il ne faut pas confondre l'être et l'avoir. Personne n'est un génie. On a, ou on n'a pas du génie. En effet, le génie est une faculté, pas un être humain. Cela devrait vous plaire. Personne ne peut s'accaparer l'idée de génie, cela n'a aucun sens. C'est comme si l'on disait qu'untel "est" une mémoire au lieu de dire qu'il "a" de la mémoire. Du génie, nous en avons tous, personne n'en est un. Attention, c'est beau, mais ce n'est pas démocratique. Ce n'est pas parce que tout le monde en possède, que nous en avons tous en même quantité. Pensez à la mémoire, c'est pareil.
Alors, qu'est-ce que le génie pour Kant ? C'est "la capacité de créer des règles là où il n'y a pas de règles". Le génie traduit notre inventivité. Il témoigne de notre pouvoir d'agir autrement que comme une machine programmée.
Par exemple, si vous jouez d'un instrument de musique, si vous le maîtrisez suffisamment pour être capable d'improviser, alors vous être en mesure de mettre votre génie à l'œuvre. Il n'y a rien de mystique ou de magique dans cette idée. Conscient des règles du rythme, de l'harmonie et de la mélodie, vous êtes capables de faire une œuvre inédite avec tout ce que vous avez appris. C'est cela le génie. Kant ne considère que l'aspect esthétique, mais on pourrait trouver du génie au bricoleur, qui est capable de résoudre des problèmes complexes en se servant d'outils qui ne sont pas toujours prévus pour ce faire. Le génie n'est donc pas du tout un don divin qu'il faudrait recevoir avec fierté et humilité. C'est juste une possibilité que nous offre notre humanité.
Notez aussi que le génie ne peut pas se résumer à un acte excentrique. Il ne s'agit pas juste de délirer. Il serait malsain de confondre l'originalité et l'excentricité. Cette dernière est souvent la marque de ceux qui manquent de génie.
Le génie crée des règles, il ne fait pas n'importe quoi. En art, par exemple, ces règles sont celles qui initient de nouveaux courants esthétiques. D'ailleurs, comble du comble, alors qu'elles renversent l'ordre établi, elles finissent souvent par devenir académiques. C'est étrange, mais c'est important. Le génie n'est pas une machine nihiliste. Il ne faudrait pas le confondre avec un "fou" (au mauvais sens du terme, c'est-à-dire un hâbleur délirant, narcissique et prétentieux). Le génie est l'homme qui a la capacité de créer des perspectives. Il ouvre des possibilités.
Ce qui nous étonne dans le génie, c'est que nous sommes incapables d'en rendre compte. Quand nous avons un trait de génie (cela peut arriver à tout le monde), nous ne sommes pas en mesure d'expliquer notre geste. Alors, nous supposons que nous avons été inspirés par quelque chose d'extérieur. En fait, c'est normal. N'oublions pas que si le génie consiste à créer des règles là où il n'y a pas de règles, c'est parce qu'il est capable de s'affranchir momentanément des principes élémentaires qui guident notre "bon sens". D'où l'impossibilité de se référer à une source fiable pour justifier notre action.
Voilà, en somme, il y a en vous un peu de Beethoven, un peu de Picasso, un peu de … vous-même. N'hésitez pas à développer cette intelligence.

GRATUITÉ : L'une des plus grandes étrangetés de la société de consommation est de nous avoir fait croire que la gratuité existe. Dans cet ordre économique totalement mercantile, qui organise la dépendance compulsionnelle à l’achat, il y aurait de la gratuité. On se demande sincèrement pourquoi on adhère à une telle idée.
Le principe d'un échange économique n'est-il pas de donner quelque chose pour recevoir autre chose en contrepartie ? C'est ainsi que cela fonctionne. Même le potlatch, évoqué par Marcel Mauss, censé échapper à l'échange mercantile, fonctionne sur le principe du don et du "contre don". Certes, je ne m'attends pas à recevoir quelque chose immédiatement, en revanche, je compte sur le fait qu'il y aura un retour, un jour. C'est un échange de bons procédés qui sociabilise les individus, car, après tout, il est normal de s'entraider. Même entre amis, on s'attend à ce qu'un geste en entraine un autre. J'offre un cadeau d'anniversaire et je m'attends à en recevoir un, le jour de mon anniversaire. Cette réciprocité n’a rien d’absurde ni d’intéressé.
Or, au XXe siècle, on nous explique que le commerce est capable de réaliser l'impossible : donner sans retour. Le client consommateur serait un être bienheureux qui pourrait recevoir sans rien donner. Et le marché serait une sorte de divinité capable de dispenser des grâces. Quelle belle asymétrie qui exprime sans aucun doute l'excellence de la morale. Du moins de la morale telle que la pense Emmanuel Kant. Rien que ça.
Le principe de la morale kantienne consiste à agir de manière désintéressée. Le devoir moral ne peut être soumis qu'à un seul impératif : l'impératif catégorique. Celui-ci énonce qu'un acte ne doit être soumis à aucune condition (rien d'hypothétique) sinon à l'universalité de la raison. Là, le désintérêt confine réellement à une sorte de gratuité.
Peut-on imaginer que les orfèvres du consumérisme se soient convertis au piétisme de Kant ? Il faudrait une dose de naïveté ahurissante pour en arriver là. Et pourtant, comme on dit : "ça marche".
Le terme gratuit apparait sur de très nombreuses publicités. Il est placardé en lettres grasses à l'entrée des supermarchés. Il est aussi le principal argument de ceux qui vous distribuent des prospectus dans la rue.
Comment en est-on arrivé là ? Quelle dose d'hallucinogène a-t-on consommée pour croire à cet immense bobard.
Le produit stupéfiant, nous le connaissons : c'est le désir. Pas n'importe quel désir, pas celui qui vous pousse à être généreux ou à faire preuve de patience à l'égard de vos congénères. Le désir dont nous parlons, c'est l'avidité. La pulsion irrationnelle qui cherche à posséder le maximum de biens, y compris dans les circonstances les plus improbables.
Notons bien qu'il n'y a ici aucun jugement moral. L'homme avide que nous décrivons n'est pas un monstre aux mœurs interlopes et à la nature dévoyée. C'est tout simplement l'homme moderne éduqué par des médias nourris aux recettes publicitaires. Cette avidité n'a rien de naturel, du moins rien ne nous permet de formuler une telle hypothèse. Elle nous est inculquée par des pédagogues consuméristes hautement qualifiés qui ont appris à être efficaces dans leur enseignement. En bons élèves du marché, nous en suivons le cours et nous nous exerçons quotidiennement à exceller dans ce domaine.
Le mécanisme de l'addiction au consumérisme est bien rodé. Quand nous avons de l'argent, nous consommons. Quand nous en avons peu, nous nous endettons pour en avoir davantage. Quand nous n'en avons pas, nous rêvons à ce que nous pourrions avoir en jalousant ceux qui en possèdent.
Mais, quelle que soit notre situation, nous ne sommes jamais en reste face à la gratuité.
Bien sûr, tous les bons maîtres d'œuvre de cette immense foire à la consommation savent très bien que la gratuité n'existe pas. Ce qu'on ne paye pas, par de la monnaie sonnante et trébuchante, nous le payons autrement. On paye toujours. La gratuité est juste un miroir aux alouettes. On se convainc qu'on ne paye rien parce qu'on ne sait pas comment s'opère la transaction.
C'est pourtant simple. Il suffit de donner son adresse, son mail, voire son numéro de téléphone, ce qui est censé n'engager à rien. Évidemment, ces informations vont servir à constituer un fichier commercial qui sera vendu au profit de ceux qui dispensent ce qui devrait être gratuit. Vous pouvez aussi "parrainer" un ami. Ce qui signifie littéralement, l'envoyer dans les griffes d'un rapace qui va se charger de le faire payer pour vous. Vous pouvez aussi accepter un objet sur lequel il y a une publicité, ce qui fait de vous le représentant bénévole de la société dont vous transportez le logo.
Les techniques ne manquent pas et, rappelons-le, ces marchands sont aussi intelligents que puissants. Mais leur puissance est une force subtile. Elle n'engage pas un rapport de force conflictuel d'où résulte une domination visible. Leur puissance n'est rien d'autre que le fait de notre impuissance. C'est parce que nous voulons croire que le gratuit existe que nous en sommes les victimes. Comme dans toute bonne manipulation, il n'existe qu'une victime et jamais de bourreau. Forcément, c'est la même personne.

GUERRE et fascination : Un honnête homme se doit de penser que la guerre est l'un des pires maux qui minent l'humanité. Il est difficile de souhaiter pire à quelqu'un, sinon en invoquant la famine ou les épidémies. Cela tombe bien, car ces trois fléaux sont très souvent contemporains, l'un engendrant l'autre. Qu'elle se nourrisse de belligérants étrangers ou qu'elle soit civile, la guerre est un mal. Même défensive, la guerre n'est pas souhaitable et devrait être évitée si cela est possible. Pour un homme raisonnable, ce n'est que le dernier recours, celui qui intervient quand aucun secours n'est plus possible. C'est la solution du désespoir.
Et pourtant, il y a très peu de sujets qui fascinent autant les hommes. Par "hommes", on n'entend pas les brutes épaisses ou des aliénés sadiques, mais bien les hommes en général. Le public que l'on évoque ici est impossible à spécifier tant il est varié. Des enfants et des adultes, des gens peu instruits et des professeurs d'université, des jeunes et des vieux… on a presque envie d'ajouter, par dérision, de simples soldats tout comme les plus hauts gradés. La guerre semble faire consensus.
Cette étrange fascination contamine toutes les disciplines. L'histoire, bien sûr, mais aussi la philosophie, la littérature, la psychologie, les sciences, les arts, etc. Il existe même un mot qui désigne l'étude de la guerre : la polémologie.
Comment expliquer un tel engouement ?
D'abord, parce que la guerre est un phénomène récurrent qui touche toutes les générations. Chacune d'elle a sa guerre, que l'on y participe physiquement ou non. Le Français né après les accords d'Evian, ne peut pas dire que la guerre ne le concerne pas au prétexte qu'il n'a jamais été mobilisé. Viet Nam, Cambodge, conflit israélo-palestinien, guerre Iran-Irak, Afghanistan, Malouine, Rwanda, Kosovo, etc. On s'arrête là, car c'est épuisant ou désespérant, comme vous voudrez. Une telle débauche de désastres est assez traumatisante pour nous marquer profondément. La guerre est omniprésente dans notre champ culturel.
Ensuite, n'oublions pas que les guerres sont des moments charnières. Les changements historiques sont souvent concomitants des grands chaos ou des grands charniers. Comment ne pas s'intéresser à la cause efficiente de ce qui constitue notre identité culturelle ? La guerre est un élément qui permet de comprendre l'évolution du monde.
Ces deux grands motifs sont indiscutables : récurrence de l'expérience et valeur du fait historique.
Est-ce aussi simple ? On peut en douter. Est-il raisonnable de penser que les hommes n'agissent que par des motifs raisonnables ?
La guerre ne traduit-elle pas aussi une fascination et un goût morbide pour le chaos ?
Si l'on en croit Sigmund Freud, il y a une force irrationnelle qui nous pousse vers la violence et la destruction. Dans sa première topique (1900), ce sont des pulsions inconscientes qui sont fautives. Plus tard (1920), il formulera l'idée qu'il existe une pulsion de mort, qu'il imagine aussi puissante que la libido. La fascination pour la guerre ne serait que l'expression de ces deux forces, primaire pour l'une, primordiale pour l'autre.
On pourrait aussi invoquer Lucrèce et le début du deuxième chant de "La nature des choses" : Suave mari magno … Comme il est doux d'être sur la terre ferme quand on voit au loin les navires tourmentés par une mer démontée. Oui, c'est toujours mieux quand on est à l'abri. Il y a de nombreux témoignages d'hommes devenus mutiques à la suite d'une expérience terrible sur un champ de bataille. Le silence semble être, pour beaucoup, le seul remède contre l'horreur. Et en effet, parler c'est faire exister les choses, les rendre présents. On sait que c'est la base de nombreuses thérapies de ressusciter la douleur à travers les mots pour l'exorciser. Pour certains, cela est tout simplement impossible. On peut se hasarder à deux explications concernant ceux qui ne cessent de parler de la guerre sans l'avoir vécue. Soit ils babillent comme des enfants, ignorants de la réalité des choses, car il est facile de parler de la tourmente quand on est loin du danger (ce que ne signifie pas le texte de Lucrèce). Soit, et ce n'est pas absurde, cette obsession de la guerre n'est qu'une expression bravache de la peur profonde qu'elle exerce sur quelqu'un. On s'enivre de mots pour ne pas sombrer dans l'angoisse.
Notons bien que ceci n'aurait rien d'humiliant. Répétons ce que nous avons dit dès le début : la guerre est l'une des choses les plus effroyables que l'on puisse penser.
Reste alors une dernière hypothèse, peu flatteuse. La guerre est sans doute l'évènement dont le cinéma s'est le plus nourri. Tous les styles s'y sont consacrés. L'expressionnisme, le réalisme, le documentaire, l'épopée lyrique… même le comique. "La grande vadrouille" restera sûrement l'un des films les plus navrants sur la Seconde Guerre mondiale. On rit bien avec Louis de Funès, quand, en réalité, on rit moins dans les camps d'extermination. Notre imaginaire est nourri de ces scènes. Peut-être que, pour d'aucuns, il y a une certaine confusion entre le réel et l'imaginaire.
Concédons à tous ces soldats du dimanche qu'il est difficile de ne pas être attiré par tant d'horreur et tant de laideur. À force d'avoir décrit l'homme comme un être raisonnable, sociable et ivre de progrès, on a fini par se rendre compte de la supercherie. Le mensonge s'est effondré sur lui-même. L'ombre est parfois aussi envoutante que la lumière. On est toujours curieux de savoir ce qui se passe derrière la porte.

HÔTE : Avez-vous remarqué combien ce terme est étrange ? L'hôte désigne à la fois l'invité et celui qui reçoit. Être l'hôte de quelqu'un ne signifie donc rien de très clair. En revanche, quand on féminise le sujet, une partie du problème est résolu. En effet, celle qui reçoit est l'hôtesse. Là, il n'y a plus de confusion possible. Est-ce parce que les femmes sont plus délicates et plus nuancées ? Pas sûr, car quand une femme est invitée, on dit aussi l'hôte. Le genre est invariable de ce côté. Bon, j'imagine que le perfectionniste doit être irrité par cette polysémie. Il est vrai que les mots sont censés clarifier notre rapport à la réalité et non à le compliquer.
On peut voir cela différemment. Est-ce que le fait de ne pas pouvoir distinguer celui qui invite et celui qui est invité n'est pas le comble de la bienséance ? Ne serait-ce pas l'exacte traduction de l'expression : "Vous êtes ici chez vous" ? Le terme hôte prend cela à la lettre. Nous pouvons être fiers d'avoir inventé une telle ambigüité.

IDIOT : Le terme "idiot" a longtemps été un diagnostic médical avant de devenir une insulte courante. Il en est de même pour le terme "crétin", voire plus généralement pour le terme "fou". Or, "idios", en Grec, signifie "singulier". Qu'est-ce que cela signifie ? La différence entre un "particulier" et un "singulier", c'est que le particulier est un élément d'un ensemble. Il a des semblables qui sont comme lui et la totalité de ses semblables forme l'ensemble duquel ils dépendent. Mais le "singulier", lui, n'a aucun semblable, c'est un être qui est unique, que l'on ne peut pas déduire d'un ensemble plus vaste. L'idiot, au sens étymologique, étonne par son identité. Rien ne lui ressemble, rien ne semble avoir existé de semblable avant lui. C'est, en quelque sorte une "création". Et comme il est à l'origine de lui-même, c'est en même temps un créateur. Quoi de plus proche que ce que l'on attend d'un réel artiste ! Être unique et inédit, voilà un beau programme pour un peintre ou un musicien. Bien sûr, il serait inconvenant de dire que Michel-Ange ou Beethoven sont des idiots. Pas à mes yeux ni aux vôtres j'espère, mais qu’en est-il de l'étymologie ?

INFINI : Avez-vous pensé que l'infini est ce qui par définition ne finit pas ? Ainsi, il n'a pas de limites hors de lui-même. L'infini est infiniment infini. Qu'est-ce que cela veut dire ? Tout simplement que dans chacune des parties de l'infini est contenu l'infini tout entier.

INFINI 2 : Une autre définition intéressante de l'infini : ce dont le centre est partout, c'est-à-dire nulle part.

JE : Il ne faut pas dire "je", ou bien le moins possible. La première personne du singulier est la moins crédible de toutes. Elle n'exprime souvent qu'une vision limitée, subjective et relativiste du monde. Peu de choses sont moins cohérentes que cela. Quand je dis "je", d'une certaine manière, je nie ce qui fait l'intérêt du langage. Plutôt que tenter d'approcher l'autre pour le comprendre, je me fais égoïstement le centre du discours. "Je pense que..", "Je prétends que …" n'est souvent qu'un prétexte pour me mettre en valeur à mes propres yeux. De moi à moi, la communication est restreinte et l'objectivité est douteuse.
Certes, il est difficile de s'affranchir du "je", car il constitue la base de notre rapport au monde et il faut bien un point de vue. En revanche, de la même manière qu'on ne saurait limiter une maison à ses seules fondations, il serait absurde de ne rien construire au-dessus de ce "je" et de le livrer aux autres comme si c'était une construction achevée.
Bon, il y a le : "Je pense donc je suis". Le cogito cartésien est peut-être une évidence. En revanche, si je suis sûr d'être, qui suis-je ? Est-ce ce que ce "je" qui est censé hanter le haut de ma boîte crânienne est assez intéressant pour qu'on puisse le laisser sortir sur la place publique ? Ne va-t-il pas faire son Socrate et harceler les autres de ses doutes (ou pire : de ces certitudes) ?
Le "je" est problématique.
La différence entre le bavardage et le dialogue est la même que la différence entre la doxa et la réflexion. Dans le premier cas, le "je" est partout, il se mêle de tout, donne son avis sur tous les sujets. Il se vante, s'indigne, s'énerve, menace. Il se prend les pieds dans son propre narcissisme au point où, dans le bavardage, il n'y a plus d'interlocuteur. Le bavard monologue et prend plaisir à le faire. Dans le dialogue, en revanche, les "je" sont respectueux les uns des autres. Ils s'écoutent proposer des avis qui ne sont pas simplement des ressentis. Ils savent se garder d'être égocentriques ou ils ont au moins la délicatesse d'avancer masqués.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, celui qui veut avancer ses idées personnelles aurait bien tort de dire "je".
Il me semble même que l'on peut mesurer le degré de sagesse d'un homme à sa capacité de ne pas céder aux sirènes sordides de sa première personne du singulier. "Je" n'est pas sage, "je" n'est pas crédible. Ira-t-on jusqu'à dire qu'il est haïssable ? Il y a peut-être des limites pascaliennes à ne pas franchir.

KAFKAÏEN : Quand on fait référence à Frantz Kafka, c'est souvent pour se plaindre de l'absurdité d'un système administratif capable de demander une chose et son contraire. C'est aussi pour souligner combien nous sommes fragiles, en tant qu'individus, face aux institutions. En effet, nous sommes peu de chose : un numéro de sécurité sociale, un numéro d'INSEE, trois ou quatre lignes dans une liste de recensement… Avez remarqué le peu de considération que vous porte votre livret de famille ? En haut de la page vous concernant, il y a votre état civil : nom, prénom, date et lieu de naissance… Et dans la partie du bas, date et lieu du décès. C'est un peu froid, non ? Mais, après tout, que nous ayons une date de naissance et de mort est la chose la plus évidente du monde. On ne peut pas en vouloir à un document officiel de vous rappeler cela.
En revanche, invoquer Kafka pour se plaindre des méandres administratifs et de la froideur de l'institution, c'est faire peu de cas du génie de l'auteur.
Kafka ne décrit (ou ne décrie) pas uniquement une société qui serait sclérosée par sa propension à produire des structures administratives déshumanisantes. Si tel était le cas, il y aurait un recours ou un secours quelque part. Il suffirait d'envisager une collectivité où l'homme serait toujours respecté dans son humanité et ne serait jamais considéré comme un numéro ou un code-barres. Dans le monde de Kafka, c'est impossible. Quand bien même nous ne serions jamais désignés de manière impersonnelle par des tyrans bureaucratiques, nous n'en serions pas moins le jouet d'un monde sans égard pour notre personne. Il est profondément désespéré au sens premier du terme, au sens philosophique. Pour Kafka nous n'avons rien à attendre de cette existence. Elle est sans espoir. Ni Dieu ni une quelconque entité supérieure ne peuvent nous sauver. Notre existence est tragique. Nous n'avons pas demandé à vivre, nous ne voulons pas mourir, mais nous n'avons aucune prise sur ces deux éléments. Alors, que faire ? Rien. C'est horrible, mais c'est un fait. Pour celui qui est lucide et qui se refuse aux remèdes métaphysiques ou à la folie, il n'y a pas de solution. Il faut se contenter de suivre le mouvement, parfois en s'étonnant de notre sort, c'est-à-dire en devenant le spectateur de sa propre absurdité. Vous commencez à paniquer ? C'est bien, vous commencez à comprendre Kafka.
Et la littérature ? L'art n'est-il pas généralement la dernière ressource des désespérés ou des pessimistes ? C'est vrai, même le glorieux Schopenhauer y voit une manière de suspendre (un tout petit peu) la souffrance.
C'est là que Kafka est magistral. On ne peut pas lui reprocher d'être incohérent et de faire partie de ces cyniques (ou de ces escrocs) qui vous disent que tout est vain, mais qui jouissent à l'idée de propager la mauvaise nouvelle.
Avant de mourir, Franz Kafka a fait promettre à son meilleur ami de brûler ses manuscrits afin qu'ils ne soient jamais publiés. Max Brod (c'est le nom de l'ami), ne tiendra pas sa promesse. Trahison ou véritable amitié ? Peu importe. On serait tenté d'y voir un indice kafkaïen : rien ne sert de s'insurger, la vérité du monde est la tragédie. Pensez à la dernière phrase du procès : " Comme un chien !" dit-il, et c'est comme si la honte devait lui survivre".














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Dernière modification le : 17/06/2017 @ 21:20
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