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Vendredi 24 septembre 2021

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* La justice

LA JUSTICE



Richard STRAUSS Elektra


Irène Theorin (Elektra)

Electre est une histoire aussi vieille que le monde. Ou plutôt, Electre est une histoire aussi vieille que l'idée du monde tel qu'on le conçoit communément. En effet, elle nous est racontée par Sophocle, un tragédien du Ve s. av. J.-C., contemporain de ceux qui inventèrent ce que l'on nomme (parfois maladroitement) la culture occidentale.

Comme dans tous les conflits tragiques, nous sommes entrainés dans un mythe fondateur, nous assistons à une scène primitive.

De quoi s'agit-il ?

D'une fille qui venge la mort de son père.
Qui est l'assassin ? Sa propre mère, la femme du défunt.
Nous sommes à la veille d'un matricide.

Et cependant, nous n'hésiterons pas à parler de justice.
C'est ce que réclame Electre contre sa mère, mais c'est aussi ce qui a poussé sa mère à tuer son mari, le père d'Electre. Il s'agissait de rendre justice à son autre fille, sacrifiée inutilement donc de manière cruelle.

C'est cela la tragédie grecque. Il y a des conflits de justice. Ou plutôt, il y a des conflits au sein de la justice elle-même. Tiraillée entre les valeurs des hommes et la volonté des dieux, entre le point de vue relatif et le point de vue absolu, elle est parfois conduite à se déchirer. Nous sommes plongés dans une immense contradiction sans aucune solution. La tragédie s'oppose en cela à une autre structure célèbre : la dialectique. Dans cette dernière, nous avons une contradiction qui parvient à se résorber dans une sorte de synthèse. Ici, point de solution, plutôt une dissolution, une désintégration, car aucune des parties ne triomphe. Il arrive même fréquemment que les deux protagonistes (antagonistes) meurent. Ce sera le cas ici.

Giraudoux exprime cela très bien dans les dernières lignes de son "Electre" : "Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? "
La réponse est : "L'aurore".
Mais pas une aurore lumineuse et réconciliatrice, une "aurore" que l'on pourrait prononcer phonétiquement "horreur". C'est une lumière tragique, sombre. La même que celle qui guide les aèdes aveugles qui racontent en vers ces tragédies, au premier rang desquels se trouve Homère lui-même, le plus célèbre des non-voyants. Mais aussi au nombre desquels se trouve Œdipe, le plus célèbre de ceux qui s'ôtèrent la vue, parce qu'ils ont vu trop de choses ou qu'ils ont vu trop loin.

Qui est Electre ? La fille d'Agamemnon, l'un des plus grands rois de Grèce. Celui-là même qui conduisit l'armée archéenne qui a fait tomber Troie. Cette épopée est racontée dans l'un des plus grands livres jamais écrits : "L'Iliade" d'Homère.

Ce personnage est complexe. Pour favoriser le départ de la coalition grecque, il n'a pas hésité à sacrifier aux dieux sa propre fille, Iphigénie (sœur d'Electre). Pour certains, c'est un acte admirable qui prouve son abnégation et sa piété. Pour d'autres, c'est un acte d'une grande lâcheté. Aussi étrange que cela puisse paraître, Electre fait partie de ceux qui admirent Agamemnon. A près tout, c'est sa sœur qui s'est trouvée sacrifiée.
En revanche, pour Clytemnestre, qui est son épouse et la mère d'Iphigénie, cet acte odieux mérite vengeance.

Le poète latin Lucrèce, indigné par le comportement d’Agamemnon, consacre quelques lignes à cet épisode dans le premier livre de son "De Rerum Natura", qui peuvent nous éclairer :
- "Pourquoi l'élite des chefs de la Grèce, la fleur des guerriers, souillèrent-ils en Aulide l'autel de Diane du sang d'Iphigénie !" (…) "Elle fut enlevée par des hommes qui l'emportèrent toute tremblante à l'autel, non pour lui former un cortège solennel après un brillant hymen, mais afin qu'elle tombât chaste victime sous des mains impures, à l'âge des amours, et fût immolée pleurante par son propre père, qui achetait ainsi l'heureux départ de sa flotte: tant la superstition a pu inspirer de barbarie aux hommes ! "
Pour Lucrèce, tout ceci témoigne de la cruauté des prêtres et de la bêtise de ceux qui s'y soumettent.
L'acte est éminemment condamnable.

Clytemnestre, avec l'aide de son amant Egisthe, tuera Agamemnon "à coup de hache, dans son bain" souligne Hugo von Hofmannsthal, le librettiste de Richard Strauss.

Electre, détruite par cet assassinat, rêve maintenant de venger son père. C'est ici que commence cet opéra.

Notez bien, que tout cela nous ne le savons que parce que nous connaissons nos classiques. L'histoire de la guerre de Troie et l'immolation d'Iphigénie n'est pas mentionnée dans le début de l'opéra. Généralement c'est là où se jouent les "utilités", c'est-à-dire le moment où le spectateur est informé de ce qui précède ou de ce qui se trame. Ici, les cinq servantes qui ouvrent l'œuvre ne nous parlent que de l'état dans lequel se trouve Electre. Nous y reviendrons.

Pourquoi aussi peu de détails ? Car l'auteur du livret et Richard Strauss ont décidé de réduire l'intrigue au strict minimum. L'opéra ne comporte qu'un acte et suit la règle classique à la lettre : une action, un temps et un lieu. Cette manière de réduire l'intrigue au minimum permet de transformer et d'amplifier chaque évènement. Ici, rien ne parait inutile ou superficiel. Le monde "tragique" est sans détour : tout y est important, tout est décisif. C'est aussi une logique fractale où l'édifice est contenu dans chacune de ses pierres. La logique funeste du destin unifie tout.
Chaque tressaillement d'Electre est censé remuer toute l'humanité.

Tout commence donc avec Electre qui rêve de se venger. À vrai dire, le mot "rêve" n'a pas beaucoup de sens dans ce contexte. Nous sommes plutôt en plein cauchemar.

Cinq servantes arrivent sur scène et jouent les utilités. Elles nous parlent d'Electre. Celle-ci est sur scène, mais elles en parlent comme si elle était absente ou plutôt comme si sa présence était secondaire.
Elle est décrite comme un animal qui geint. "Son écuelle et sa pâtée voisinent avec celle des bêtes", dit la quatrième servante. Puis : "elle gît en haillons".
Le spectacle est désolant.
Paradoxalement, elle inspire davantage de la crainte que de la pitié (sauf pour la plus jeune des servantes).
Ses cris ébranlent les murs. Ses regards sont dits empoisonnés. Une servante affirme : "Personne ici n'oserait braver son regard".

Electre, comme toutes les héroïnes tragiques, est ambivalente. On la considère comme un être vil (elle est battue comme un animal, probablement par Egisthe) mais on la craint comme si elle était un être supérieur. D'ailleurs, sa propre mère lui prête des capacités surnaturelles. Elle lui demande de lui expliquer ses cauchemars et lui ordonne d'y trouver un remède.
C'est un pouvoir que l'on attribue souvent aux êtres délirants, dans la Grèce antique. Le fou est méprisable, mais il est capable de dire des vérités inaccessibles au commun des mortels.
Son délire, ses excès, en font un être dionysiaque, un compagnon de la face obscure de la nature.

Mais au fond, c'est peut-être tout simplement humain. Il y aurait du l'apollinien (de la mesure, de l'ordre…) et du dionysiaque en chaque individu.
Dans son "Antigone" Sophocle décrit l'homme ainsi : "Entre tant de merveilles du monde, la grande merveille, c'est l'homme…" Mais en Grec, le terme "deinon" que l'on rend généralement par "merveilleux" ou "admirable" peut aussi se traduire par "inquiétant". C'est ainsi que Friedrich Hölderlin et Martin Heidegger le traduisent. Voici comment ce dernier le présente dans son "Introduction à la métaphysique" : "Multiple l’inquiétant, rien cependant au-delà de l’homme, plus inquiétant, ne se soulève en s’élevant."
Voici deux visages de l'homme dont l'histoire nous donne de multiples exemples : mi-animal, mi-divin.
Un peu comme ce terme grec "pharmakon", qui signifie à la fois le médicament et le poison.
Et cela résume bien la pensée des Anciens : l'excès est ce qui transforme le médicament en poison. C'est cela la recette d'une bonne tragédie.

Les premières répliques d'Electre sont destinées à son défunt père : "Toute seule ! Ah toute seule ! Le père mort, entraîné au fond du noir et froid abîme… Agamemnon ! Agamemnon ! Où es-tu père ? N'as-tu pas la force de traîner jusqu'à moi ton cher visage ?"
On est dans le schéma inverse d'une autre pièce où il s'agit aussi de venger la mort du bien-aimé père : "Hamlet" de Shakespeare. Dans celle-ci, Hamlet rencontre le fantôme de son père qui lui apprend que son propre frère l'a assassiné. Il y a des points communs entre Hamlet et Electre qu'une bonne étude littéraire pourrait développer. Ici, hélas pour l'héroïne, point de fantôme. Mais la vengeance s'accomplira et cela finira aussi dans un bain de sang, ce qui n'est pas rare dans une tragédie.

Débarrassons-nous aussi d'un autre fantôme qui hante nos références littéraires. Il s'agit bien sûr du mythe d'Œdipe, une autre pièce de Sophocle.
Sigmund Freud s'est servi de la figure d'Œdipe pour qualifier un amour incestueux qu'un fils peut développer pour sa mère. Ce désir impliquant la disparition du père.
L'un de ses élèves, Carl Gustav Jung, parlera de complexe d'Electre pour désigner l'amour incestueux qu'une fille peut avoir pour son père – impliquant, par là, le désir de voir disparaitre la mère.
Ce parallèle inversé n'est évidemment pas absurde.
Le rapport avec Hamlet semble cependant plus riche.

Revenons à l'histoire.

Electre invoque en vain le spectre de son père. C'est sa sœur, Chrysothemis, la plus jeune, qui apparaît. Celle-ci est le double apollinien. Elle est certes troublée par la mort d'Iphigénie ; elle souffre aussi de l'assassinat de son père, Agamemnon, mais elle aspire à la paix. Elle voudrait oublier, voire avoir elle-même des enfants. Peut-être pour réparer tout cela.
Electre, en revanche, ne cède rien. Elle veut la mort de l'usurpateur Egisthe et de sa mère. Étrangement, au début de l'œuvre, elle ne compte pas les châtier elle-même. Elle attend le retour de l'homme de la famille, Oreste, le frère, pour accomplir cette vengeance.

Notons, au passage, qu'Electre est un opéra de femmes. Les rôles-titres sont des femmes, à l'exception d'Oreste et d'Egisthe qui apparaît tardivement pour mourir.
Cela donne une densité particulière à l'œuvre.

Arrive Clytemnestre, la veuve coupable.
Dans la pièce de Sophocle, elle ne regrette rien de son geste. Elle n'a fait que venger sa fille.
Ici, elle apparaît faible, inquiète, torturée par ses cauchemars.
Elle assume son geste, mais elle n'en assume peut-être pas les conséquences. La psychanalyse est passée par là.
Elle demande à sa fille comment mettre fin à ses cauchemars.
La demande n'est pas absurde. Un cauchemar apparaît comme fou et inquiétant. Pourquoi ne pas demander à ce qui lui ressemble comment l'éviter. On s'adresse au même pour comprendre le même.

La réponse ne se fait pas attendre : il faut combatte le mal par le mal, le même par le même. Si elle veut supprimer ses cauchemars, il faut qu'elle se supprime elle-même.
Electre à Clytemnestre : "Qui doit saigner ? Ta gorge elle-même."
Bien sûr, la solution n'est pas acceptable.

C'est à ce moment que l'on assiste à un retournement de situation. On apprend qu'Oreste aurait été tué.
Electre est désespérée alors que Clytemnestre retrouve espoir.

Après un déni d'hésitation : "Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas vrai", Electre trouve la solution : "Nous, c'est nous, qui devons le faire". Elle exhorte sa sœur à l'aider à accomplir sa vengeance : "Il nous faut, toi et moi, aller abattre et la femme et le mari."

Alors qu'elle déterre la hache de guerre, au sens strict : elle cherche réellement une hache enterrée, apparaît un étranger. C'est Oreste, nous l'apprendrons plus tard lors d'une explosion monumentale d'orchestre dont Strauss a le secret. Ce passage est ahurissant. Il navigue musicalement entre l'harmonie la plus équilibrée et un registre presque atonal. Les contraires fusionnent, le temps semble libéré, tout devient possible.

Alors qu'Oreste était désespéré ("Les chiens du logis me reconnaissent, mais non ma propre sœur ?") et qu'Electre semble abandonnée devant la faiblesse de sa sœur ("Sois maudite ! Alors j'irais seule !"), cette dernière prononce la parole qui libère "Oreste !..."

L'orchestre porte à ses nues, un sort qui est maintenant scellé.
C'est à la fois festif (des retrouvailles fraternelles) et grave (la mère et l'amant vont mourir).
La démesure s'exprime.

Puis, tout va très vite. Il n'est plus nécessaire de prolonger la narration. Le frère et la sœur se suffisent à eux-mêmes. Ils n'avaient besoin que de se retrouver pour que l'histoire s'achève.

Alea jacta est.

Le reste n'est que jubilation morbide.

Clytemnestre tombe sous les coups de hache que lui assène Oreste.
Electre exulte : "(hurlant comme un démon) : Frappe, frappe encore !"

Puis c'est au tour d'Egisthe.

Là, Electre entre en transe. D'abord paralysée, comme stupéfaite par son bonheur : " Je sais bien que tous attendent. Et je dois mener leur danse ! Et je ne puis : un océan, un prodigieux, un incommensurable océan enlise tous mes membres en ses ondes ; me lever est impossible."
Mais la joie dynamise ("Je récolte joie sur joie.") et libère ("Si quelqu'un me regarde, il doit mourir soudain ou sinon défaillir de joie.")

Elle danse.

Hugo von Hofmannsthal écrit dans le livret : "Elle fait encore quelques pas d'une danse triomphante de plus en plus effrénée, puis s'écroule."

Elle meurt.

Le soleil, ni la mort ne peuvent se regarder en face. Peut-être en est-il de même de cette justice propre à la tragédie, qui n'épargne ni les coupables, ni les victimes.
La mort n'a que faire de la morale. Elle s'exécute, c'est tout. C'est une économie sans réserve.
De toute manière, le but est atteint. Electre ne vivait que pour se venger.
À quoi bon sauver ce qui est devenu inutile ?











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Dernière modification le : 06/09/2016 @ 16:34
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