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Vendredi 24 septembre 2021

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* Le désir

LE DÉSIR



MOZART Don Giovanni


Cecilia Bartoli (Donna Elvira)

"Don Giovanni" ou plutôt "Dom Juan" car c'est ainsi qu'on l'appelle en France. On peut utiliser les deux noms.
Le problème est que "Dom Juan" est une pièce très célèbre de Molière. Les deux œuvres sont parfois confondues, mais à tort. Si le profil des deux personnages est relativement semblable, la manière d'aborder ce qu'il représente n'est pas identique. Aussi, continuerons-nous à l'appeler "Don Giovanni" afin qu'il n'y ait aucune méprise et que l'on sache bien qu'il s'agit de l'œuvre de Mozart.

Qui est Don Giovanni ?

Lorenzo Da Ponte, sans doute le meilleur librettiste de Mozart, le dit dès le début de l'opéra : "Scellerato !" ("Scélérat !"). En ceci, le qualificatif est le même que celui qu'utilise Molière :" Dom Juan, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté ».

C'est un infâme, un criminel, un sale type.
Pourquoi ?

Tout simplement parce qu'au début de l'œuvre, notre "héros" tue le père de la femme dont il vient d'abuser. Certes, le vieillard l'a provoqué et ne lui a pas trop laissé le choix. Néanmoins, on a bien à faire à un assassin doublé d'un violeur. Contrairement au séducteur Casanova, le registre de Don Giovanni est la force. Ce n'est pas un courtisan maniéré, c'est un voyou en dentelles.

Dans une cour d'assises quelconque, un tel individu ne susciterait que du mépris.

En revanche, Don Giovanni jouit d'une grande popularité et d'une réelle sympathie. Pas simplement parce que personnage est fictif et qu'il serait absurde de s'emporter contre une irréalité. Il y a des personnages fictifs haïssables (voir Scarpia dans "Tosca" de Puccini).
Ce qu'il symbolise semble pouvoir être sympathique.
Nombreux sont ceux qui connaissent les airs de cet opéra par cœur et le fredonnent avec un vrai plaisir.

Comment cela est-il possible ?

La réponse se trouve dans le fameux "air du catalogue" de la scène 5 de l'acte I : "Madamina, il catalogo è questo…".
Leporello, le valet de Don Giovanni, fait état des conquêtes féminines de son maître. Au-delà de l'aspect quantitatif (640 en Italie, 231 en Allemagne, 100 en France, 91 en Turquie, 1003 en Espagne..), il y a aussi l'aspect qualitatif. Ou plutôt, l'absence d'exigences qualitatives : " Des paysannes, des femmes de chambre, des citadines ; Des comtesses, des baronnes, des marquises, des princesses ; Et des dames de tout rang, de toute forme, de tout âge... " Bref, tout ce qui lui tombe sous la main.

C'est cela qui est intéressant. Cette absence de choix ou de critère spécifique nous indique que tout cela n'est pas vraiment très calculé. Il n'y a pas de critères sociaux, politiques ou religieux. Il semble ne pas y avoir de référent culturel. Ce n'est pas un idéologue; En outre, ce défaut d'objet laisse penser que ce n'est pas une perversité construite, mais plutôt une sorte de pulsion naturelle.
Don Giovanni aime les femmes, toutes les femmes parce que c'est sa nature. De ce fait, cela devient plus complexe.
Un homme qui serait corrompu par de mauvaises manières ou une mauvaise éducation appelle une condamnation sans équivoque. Mais que dire de celui qui suit une nature qu'il n'est pas en mesure de maîtriser ? Que dire d'un homme qui ne ferait que suivre ses penchants ? En le condamnant, ne serait-ce pas la nature elle-même que l'on condamnerait ?

Qu'y peut-il, après tout ?

Comme le dit Angelus Silesius : "La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit."
La nature ne s'embarrasse pas de moralité. Elle suit un élan, une dynamique, pas des préceptes réfléchis. N'en déplaise à Jean de La Fontaine, un loup mange un agneau parce qu'il a faim, pas parce qu'il est une sorte de pervers narcissique. Si la nature avait fait de lui un herbivore, nul doute qu'il n'aurait jamais fait de mal à aucun agneau. Le scorpion de la fable le comprend un peu tard, en l'expliquant à la grenouille : "C'est ma nature, je n'y peux rien".
De là à dire qu'il serait une sorte de victime, il n'y a qu'un pas que nous ne nous permettrons pas de franchir. Ce serait un peu trop simple.
En effet, si le personnage de Don Giovanni peut être rebutant, ce à quoi il nous renvoie nous est familier.
Comment s'appelle cette dynamique que nous savons être dangereuse, mais à qui l'on s'abandonne volontiers ? Quel est ce Janus capable du meilleur comme du pire et dont nous savons bien que le pire et toujours très proche du meilleur ? Ce dont on ne veut parfois pas voir le pire ?

C'est tout simplement le désir, cet "autre" de la raison à qui l'on concède parfois les pires vices, drapés dans les meilleurs sentiments.

Qui n'a jamais trop mangé ou trop bu ? Qui n'a jamais trop mangé ou trop bu en toute connaissance de cause ?
On ne manque pas de phrases toutes faites pour ces occasions. Par exemple : "On ne peut pas toujours être raisonnable" ou "On peut se permettre des excès limités" ou "Il n'est pas interdit de faire une exception", etc.
Outre l'aspect très velléitaire de telles affirmations, on peut en souligner le côté franchement immoral. Appliquez les trois affirmations précédentes à une relation amoureuse pour en mesurer l'inanité.
Mais c'est cela la morale de Don Giovanni. Il vit selon la loi du désir qui ne s'embarrasse pas de principes moraux. Ici, tout est occasionnel. La même occasion que celle qui fait le larron. Une femme fragile, faible, voire terrorisée… tout cela n'est pour lui qu'une aubaine. Le désir ne réfléchit pas. Il cherche juste une voie pour exister.
En ce sens, il ne serait d'ailleurs pas immoral (contre les bonnes mœurs), mais plutôt amoral (absence de valeurs morales). Cela relève de la survie.
Belle ironie.

L'assassin (du père de celle qu'il a violée) n'aurait tué que pour survivre ?

C'est trop facile et cela laisserait croire que la nature n'a aucune loi, aucune limite, aucune raison.
Aristote considérait qu'il y a deux types de mouvements. Le mouvement naturel, qui renvoie les objets à leur lieu d'origine et le mouvement violent qui le détourne de ce but naturel. Don Giovanni ne suit pas "la nature", il suit "sa propre nature". Or, cette nature le pousse à être violent. Il viole, il prend par la force ce qu'il ne pourrait obtenir autrement. Cela n'a rien de naturel, du moins dès que l'on sort d'un contexte animal. Y aurait-il dans la nature des prédateurs et des proies ? Donna Anna serait-elle née pour être l'objet du plaisir de Don Giovanni ? Sur les 2065 femmes recensées sur le catalogue de la scène 5 de l'acte I, on peut imaginer qu'il n'y a pas eu que de bonnes âmes consentantes. La nature les avait-elle fait naître juste pour le plaisir d'un obsédé sexuel ? Certaines idéologies nauséabondes du XXe siècle ont supposé cela.
On se permettra, avec Jean-Jacques Rousseau de penser que non, car l'équilibre de l'univers doit être soucieux de considérations moins "régionales".

Ainsi, Don Giovanni n'est pas un séducteur, c'est quelqu'un qui abuse de la faiblesse de ses proies.
Aussi, faut-il l'arrêter.
C'est ce que raconte cet opéra.

Trois décennies avant "Don Giovanni", Jean-Jacques Rousseau (qui inspira musicalement le jeune Mozart) écrit dans "Le contrat social" : "Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître…" En effet, la force ne s'exerce que tant qu'elle n'est pas entravée par une force plus grande. C'est, d'ailleurs, la loi même du désir. Rien ne peut nous nous empêcher de réaliser notre désir, même les plus fous, sinon une force (morale, pratique, logique,…) qui parvient à dominer ce désir.
Mais qui peut bien arrêter Don Giovanni ?
Les tentatives ne manquent pas, mais elles sont toutes des échecs.
Au début de l'opéra Donna Anna veut le confondre pour voir son visage, elle échoue. Le père de celle-ci est tué en voulant l'arrêter. Leporello lui-même tente en vain de raisonner son maître. Donna Elvira, la femme de Don Giovanni ne parvient pas non plus à l'arrêter. Ni Don Ottavio, l'amoureux de Donna Anna, ni Masetto l'amoureux de Zerlina n'y parviendront. Don Giovanni échappera même à la vindicte de tout un village qui cherche à le lyncher.

C'est une statue qui finira par avoir raison de lui.

Après l'épisode houleux du village, nos deux compères se trouvent dans un cimetière. Là, Leporello voit une statue bouger. Ce n'est autre que celle qui se trouve sur la tombe du Commandeur, le père de Donna Anna que Don Giovanni a tué au début de l'acte I. Se moquant de son valet et, en riant, il convie la statue à venir manger, si tant est qu'elle puisse se déplacer.

On en arrive à la scène 15 de l'acte II, l'arrivée de la statue du Commandeur. Ici, se passe une chose étonnante, que souligne la soprano Patricia Petibon (qui a incarné le rôle de Donna Anna). Jusqu'ici, Mozart met délibérément l'orchestre du côté de Don Giovanni. Elle montre que le rôle de Donna Anna est difficile, car, au début, à chaque fois qu'elle veut se défendre ou appeler à l'aide elle subit "une bourrasque de la part de l'orchestre". Écoutez ces passages, c'est très sensible.
Là, l'orchestre change camp. Au début de la scène, la statue interpelle : "Don Giovanni, a cenar teco m'invistati e son venuto" ("Don Giovanni, tu m'as invité à manger ? Me voilà !")
La voix de basse prend clairement un ascendant sur le baryton.
Quoique bravache, ("Non l’avrei giammai creduto, ma farò quel che potrò! – " Jamais je ne l’aurais cru, mais je ferai mon possible !"). Il est moins fier qu'à la scène précédente où il triomphait en souverain : "Vivan le femmine, Viva il buon vino, sostegno e gloria d’umanità…" ("Vive les femmes, vive le bon vin, gloire et soutien de l'humanité…"). Il se doute qu'il est allé trop loin.
La statue lui demande de lui rendre la politesse :
Tu m’invitasti a cena, il tuo dover or sai;
Rispondimi, rispondimi: verrai tu a cenar meco?
("Tu m’as invité à dîner, tu connais maintenant ton devoir ;
Réponds-moi, réponds-moi : viendras-tu dîner avec moi ?")
L'autre souscrit :
" Ho fermo il cuore in petto: non ho timor, verrò!"
("Mon cœur est solide dans ma poitrine : je n’ai pas peur, je viendrai !"
Don Giovanni, en bonne incarnation du désir ne cède pas. Pourquoi le ferait-il ?
Il suit en cela l'étrange dialectique du désir. En effet, le désir n'existe que comme tension. Il n'est pas un fait ou une chose. C'est un rapport. On ne peut pas stocker un désir. Soit il est, soit il n'est pas.
Aussi, quand le Commandeur demande à Don Giovanni de se repentir, sous-entendu d'arrêter de désirer, il lui demande implicitement de cesser d'être ce qu'il est. Ce qui revient à cesser d'être. Aussi, l'autre s'y refuse. Quitte à disparaitre autant le faire dans le désir et non dans son abnégation. Le désir de mort, n'est-il pas encore un désir ? Peut-être même équivalent à celui de vivre, du moins pour Freud dans "Malaise dans la civilisation" (voir note 1).
Le voilà donc entraîné en enfer pour être "voué aux âcres flammes" comme le dit si bien le huitième mouvement ("Confutatis") du "requiem" de Mozart.

Cela finit bien pour les victimes, car le méchant est puni.

Est-ce pour cela que Mozart sous-titre son œuvre "dramma giacoso" ("drame joyeux") ? Est-ce parce que cela finit bien ? Un peu comme Alighieri Dante qui intitule son œuvre maîtresse "La divine comédie", car cela commence en enfer et que cela finit au paradis ? Donc, une "comédie".
Pas sûr. Tout l'opéra est parcouru d'une musique joyeuse, voire voluptueuse, même dans les moments dramatiques. Après tout, la mort nous attend tous, en attendant : profitons.

Comment disait Don Giovanni ?
Vivan le femmine, Viva il buon vino, sostegno e gloria d’umanità…" ("Vive les femmes, vive le bon vin, gloire et soutien de l'humanité…").


Note 1 : " Et maintenant, il y a lieu d'attendre que l'autre des deux « puissances célestes », l'Éros éternel, tente un effort afin de s'affirmer dans la lutte qu'il mène contre son adversaire non moins immortel."
Freud "Malaise dans la civilisation"

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Dernière modification le : 06/09/2016 @ 14:43
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