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Vocabulaire critique de C à D


 

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CENT ANS (… dans 100 ans) : Qu'en restera-t-il dans cent ans ? Voilà une question décisive qu'il ne faut pas s'empêcher de poser. Cent ans, c'est presque l'assurance que nous ne serons plus en vie. C'est tout l'intérêt de la question. Que restera-t-il de ceci ou de cela, voire de nous-mêmes au siècle suivant ? C'est une bonne manière de relativiser les choses.
C'est une arme à double tranchant.
En effet, on peut s'en servir comme une manière de prendre la mesure de la vanité de certains actes. Si l'on prend en compte notre éternité relative (le temps de notre vie), à quoi bon perdre des instants précieux en vétilles ? Vais-je garder rancune à quelqu'un et gâcher un temps précieux alors que je pourrais tout simplement lui pardonner et passer à autre chose ? Après tout, que restera-t-il de nos pauvres querelles dans cent ans ? On voit que cette disposition d'esprit permet de chasser ce que Spinoza appelle les passions tristes, qui empoisonnent inutilement une partie de notre vie.
Inversement, car tout relativisme a son lot de perversité, cette idée peut cautionner toutes les paresses et toutes les lâchetés. En effet, à quoi bon perdre son temps en détail ou construire des ouvrages perfectionnés s'il n'en reste rien dans cent ans. Bâtissons des maisons bancales, négligeons les finitions, méprisons l'aspect esthétique puisque qu'après nous, le déluge. Tant qu'à faire, que ce soit vite réalisé et cela durera ce que cela durera (au moins le temps dont nous en aurons besoin).
Voilà ce qui peut nous en coûter de mettre "l'infini à la portée des caniches", comme dirait L.-F. Céline.
En fait, cent ans, ce n'est peut-être pas assez pour produire une perspective viable. Ce qu'il nous faut plutôt, c'est "la mer mêlée au soleil" (Rimbaud), soit "l'éternité".
C'est Nietzsche qui formule le mieux la théorie de l'éternel retour. Il nous enjoint d'envisager cette perspective étourdissante et de nous demander si nous serions prêts à vivre à l'infini l'acte que nous nous apprêtons à faire. Pourrions-nous répéter cet acte infiniment sans souffrir, sans devenir fous de douleur et sans nous noyer dans des océans d'absurdité. Si la réponse est oui, sincèrement oui, alors il ne faut pas hésiter. Répèterais-je éternelle tel geste sympathique que j'ai eu le réflexe intelligent de produire ? Certainement. En revanche, suis-je prêt à assumer la petite lâcheté que je m'apprête à commettre et subir un remords pour l'éternité ? Pas vraiment.
Voilà qui est autrement plus intéressant que la question des cent prochaines années. Mais comme tout ce qui est vraiment grand, c'est aussi beaucoup plus difficile à penser.
Alors, choisissez votre mesure. Où vous situez-vous dans l'échelle de la morale ? Votre ombre est-elle celle d'un homme ordinaire ou celle d'un géant ?

CENTRE : Demandez à quiconque une définition du centre, on vous dira que c'est l'exact milieu de l'espace que vous considérez. C'est une bonne définition, puisque, en mathématiques, par exemple, le centre d'un cercle est le point qui est à égale distance de tous les points du cercle.
Il est vrai que c'est assez facile en mathématiques, car les figures géométriques sont taillées sur mesure pour simplifier la réflexion. En revanche, dès que l'on sort de la pure abstraction, la question est un peu plus complexe. Par exemple, où se trouve le centre de la France ? Il y a une bonne dizaine de villages qui revendiquent ce privilège. En effet, si l'on tient compte de la Corse ou non, le résultat ne sera pas le même. Idem pour les petites iles côtières.
Au fond, peu importe, car le centre n'est pas un lieu géographique ou géométrique, c'est une idée, un repère. C'est d'ailleurs souvent un compromis un peu boiteux, voire carrément absurde.
En psychologie, par exemple, il y a-t-il un centre entre un boulimique et un anorexique ? L'homme dit "normal" est-il à exacte distance entre l'atonie et l'hyperactivité ?
On peut penser que définir la normalité à partir de deux excès n'est pas très raisonnable.
Et, cette "médiocrité", n'est-elle pas souvent, en politique, le témoignage d'une attitude frileuse ou hésitante. Il se peut que le juste milieu soit simplement une manière d'éviter de prendre parti. Ce qui n'est pas toujours très glorieux.
Au fond, peut-être que le "juste milieu" est une mauvaise réponse. Un vrai sage dirait qu'il est important de prendre position et non de chercher toujours des compromis. Le mol oreiller accommodant du centre est une attitude discutable.
Mesure, tempérance, oui. Mais timidité, hésitation et absence de convictions, non.
Apprenons à devenir moralement "excentriques".

CENTRE 2 : Le centre n'est-ce pas très souvent là où l'on se trouve ? Ne sommes-nous pas tentés de faire de notre point de vue celui à partir duquel nous concevons le monde ? "Je pense donc je suis" dit un célèbre philosophe au XVIIe siècle. J'élabore ma pensée à partir de moi-même. Techniquement, comment faire autrement ?
Mais bon, ce n'est pas parce qu'on pense à partir de soi qu'il faut croire que nous sommes le centre du monde. Il y a une différence entre affirmer le cogito et faire preuve de narcissisme égocentrique. "Mon" monde n'est pas "le seul" monde possible. Ici, on ne recommandera pas de se livrer à l'excentricité (fût-elle morale), mais on dira, avec Boris Cyrulnik, qu'il est important de savoir se "décentrer".

CHOIX : Quand quelqu'un veut justifier une décision dont il n'est pas très fier ou s'il veut masquer une forme d'impuissance, il dit : "Je n'avais pas le choix". Par là, il signifie qu'il a fait avec ce qu'il avait et que, parfois, la nécessité fait loi. En fait, personne n'aime être soumis à la plus stricte nécessité, car rien ne semble plus contraire à la liberté que de subir ce type de contrainte.
Est-ce que cela suffit à affirmer qu'un homme est libre quand il a le choix ? Pas sûr.
Certes, quand on ne peut pas exercer sa volonté, il est difficile d'être libre. Celui qui ne fait que ce qu'on lui commande de faire ne choisit jamais. Il est possible qu'il puisse être heureux, mais il ne sera pas libre. Vouloir c'est être capable de dire oui ou non, d'agir ou de ne pas agir et être libre, c'est pouvoir vouloir.
Maintenant, il se peut très bien que nous fassions un mauvais choix. Il y a au moins deux raisons à cela. D'abord, on peut être victime de ses désirs. Aussi, on aura tendance à suivre ce que l'on souhaite plutôt que ce qui est bon pour nous. Ensuite, on peut être convaincu de faire le bon choix et en faire un mauvais, sans le savoir.
En gros, je crois faire l'ange, mais je fais la bête. L'emprise des passions et l'ignorance sont les deux ennemis de la raison. Il est souvent difficile de savoir lequel conditionne l'autre.
Soulignons aussi l'importance de l'éducation, dans les choix que nous faisons. Un enfant que l'on responsabilise en bas âge sera plus enclin à faire des choix par lui-même. Pour d'autres, n'importe quelle option fera l'affaire, car ils sont trop lâches ou trop paresseux pour envisager un vrai choix.
Il y a aussi le conditionnement social ou idéologique. Certaines pratiques s'imposent à nous de manière non visible. Elles nous semblent tellement évidentes que cela ne nous viendrait pas à l'esprit de les remettre en cause. Aussi on les adopte en croyant faire un choix. Combien de gens se marient ou font des enfants parce que cela leur semble "normal".
Enfin, n'oublions pas la dimension psychologique du choix, ou plutôt du "faux choix". Traditionnellement on distingue trois moments dans l'action : délibérer, décider et accomplir. On pèse le pour et le contre, on fait un choix et on le met en œuvre. C'est peut-être un peu simpliste depuis la révolution freudienne. Est-ce que la manière dont on analyse le pour et le contre est totalement objectif ? N'est-il pas déjà déterminé par ce que nous avons envie de voir ? On sait que, souvent, nous sommes aveugles à ce qui ne nous intéresse pas ou à ce qui ne sert pas notre intérêt immédiat. Le gourmand soumis à un régime hypocalorique se demande ce qu'il va sacrifier : le fromage ou le dessert ? Se rend-il compte que, dans son cas, il faudrait se passer des deux ? Est-il capable de voir cela ?
Pire, ne peut-on pas imaginer que le choix est fait avant même la délibération ? Notre inconscient ayant déjà résolu la question et laissant à la conscience l'illusion de faire un choix ? Comment expliquer sinon que des gens passent leurs vies entières à répéter les mauvais choix alors qu'ils ont pris dix fois la ferme résolution qu'on ne les y reprendrait plus ? Untel ne sort qu'avec des femmes volages, tel autre ne tient pas plus de six mois dans ses emplois successifs… Est-ce tout à fait un hasard ?
Alors que faire ? Faut-il renoncer à choisir ? Autant se mettre une laisse ou une corde autour du cou.
Il y a une philosophie qui affirme que ce n'est pas faire des choix, mais assumer ses choix qui est l'essence de la liberté. C'est une excellente remarque. Si, en choisissant, nous ne sommes pas sûrs de la direction que l'on va prendre, au moins sait-on, après avoir choisi, où en nous sommes. Accepter les conséquences de nos actes, voilà qui est responsable. Un couple peut, par exemple, choisir d'avoir un enfant. Admettons que le choix soit décevant parce que l'enfant n'est pas le génie attendu ou que le couple ne s'entend pas sur la durée. Tout cela est possible en vertu des illusions que le choix peut créer. En revanche, éduquer l'enfant, voire rester ensemble pour ce faire, est aussi une manière d'affirmer sa liberté.
Pour illustrer cela, il faut faire une expérience de pensée extrême. Imaginons que nous ayons la possibilité de choisir de naître ou de ne pas naître. Un malin génie nous avertirait que nos parents ont décidé de nous engendrer et il nous permettrait d'avoir une vision sommaire de la situation pour dire si l'on souscrit ou non à ce projet. Imaginons que nous acceptions. Serait-il possible, ensuite, de se plaindre en disant que les conditions sont difficiles ou que nos parents ne sont pas à la hauteur de nos attentes ? Le malin génie ne pourrait-il pas nous dire que c'est fait, qu'on a choisi de naître et qu'il faut assumer jusqu'au bout ? Bon, dans le pire des cas on pourra se rassurer en nous disant que cette vie est courte, que cela ne durera pas une éternité. Mais, après tout, on peut aussi se dire qu'on va voir où tout cela nous mène sachant qu'on n’a rien à perdre.
Est-ce que tout choix ne devrait pas être pensé ainsi ? N'y a-t-il pas là une forme de sagesse libératoire ?

CIVILISATION : Dans toutes les "civilisations" il y a un consensus : l'homme civilisé est supérieur à tout autre individu, que ce soit un "barbare", un "sauvage", un "mécréant", etc.
A priori, il n'y a rien à redire, nous sommes tous convaincus que la civilisation est ce qu'il y a de plus enviable. La question est la suivante : quelle civilisation ?
Chaque époque, chaque culture, semble donner des règles de morale ou d'éthique à travers lesquelles l'humanité de l'homme atteindrait son excellence ou, au moins, sa pleine maturité. Mais, historiquement, une telle universalité ne s'est jamais réalisée.
On pourrait faire une liste interminable des valeurs archétypiques qui prévalent ici, mais que l'on trouve avilissantes ailleurs. Il y a des sociétés où la peine de mort est le moins que l'on puisse faire en matière de justice (une idée quasi universelle au XVIIe siècle) et d'autres où c'est le comble de la misère culturelle (selon l'Europe d'aujourd'hui). Pour certaines sociétés, l'homosexualité était une forme supérieure d'amitié (la Grèce au Ve siècle avant notre ère) alors que d'autres cultures considèrent cette pratique comme sacrilège ou contre-nature (on évitera de faire la liste des cultures concernées, car elle trop longue).
Le problème de la civilisation est qu'elle est exclusive. Sa prétention à l'universalité est sans concession. On est civilisé ou on ne l'est pas. Soit. Mais comment concilier l'évidence du relativisme avec cet exclusivisme ?
On voit au moins deux solutions.
La première est celle de Michel de Montaigne (Essais I, 30) qui nous dit, dans sa réflexion sur les cannibales, que nous sommes tous civilisés ou inhumains à notre manière. Seules changent les modalités. Les Espagnols et les Amérindiens sont tous deux capables du meilleur comme du pire. Il faut séparer le grain de l'ivraie indépendamment de notre appartenance culturelle.
La seconde est totalement cynique. Il suffit d'accepter que les valeurs de la "civilisation" soient différentes (et également valables) dans tous les pays et qu'elles valent absolument dans le pays en question. On admettra, selon l'adage, qu'à Rome, il faut être Romain. C'est étrange, mais pratique. On pourra se satisfaire d'une lapidation en place publique dans tel pays et manifester contre la peine de mort ailleurs. Ici, la morale, dans sa pratique, serait ajustée aux conditions historiques et politiques de son époque. N'est-ce pas la morale de certaines agences de voyage ?
Que faut-il en conclure ?
Peut-être que l'idée de civilisation n'est rien d'autre que l'expression de la peur de l'altérité. C'est une manière commode de se construire une identité. Les valeurs de ladite civilisation ne seraient alors que cette forteresse vide que nous tentons de sauver. Faisons-nous de nos préjugés des vérités ? Certainement. C'est André Gide qui affirme que "les préjugés sont les pilotis de la civilisation" (in "Les faux-monnayeurs").
C'est un peu cavalier, mais c'est hélas "universel".

CLOWN : Le mot clown a déjà quelque chose de clownesque. Surtout n'entendez pas, par là, que c'est un mot qui est drôle, c'est avant tout un drôle de mot. D'ailleurs, il faut dire la même chose du clown lui-même. On ne doute pas de la capacité du clown à faire rire par ses facéties, on doute plutôt du personnage. Quand on regarde un clown typique, que voit-on ? Un être étrange, probablement humain, qui ne donne pas vraiment envie de rire. Décrivons simplement sa tête. Il est soit chauve avec, de chaque côté, de grosses touffes de cheveux en forme de brosse soit il porte une perruque volumineuse aux couleurs vives. Son visage, surmaquillé, est teint en blanc avec de gros traits noirs qui strient les yeux et contournent la bouche. Bien sûr, il porte un gros nez rouge.
Rien que cela, ça devrait nous faire réfléchir. Le teint chlorotique et la fraise rouge au milieu du visage devraient nous faire penser à un alcoolique anémié. D'ailleurs, son comportement le confirme. Il fait et dit n'importe quoi, comme un homme ivre, et chancelle voire tombe comme un individu mal nourri. Difficile, a priori, de rire d'un malade.
L'extravagance vestimentaire fait penser à un homme à qui on a donné des rebuts d'habits, sans même tenir compte de la taille de l'individu. Là, on a l'impression d'avoir à faire à un homme pauvre obligé de porter ce dont on lui a fait l'aumône, quitte à ce qu'il soit ridicule. Comment peut-on rire d'un pauvre ? Il faut vraiment n'avoir pas de cœur.
Bien sûr, les enfants n'analysent pas la chose de cette manière. Il faut aussi avouer que celui qui perçoit un clown comme un malade miséreux doit être singulièrement dépressif pour ne pas pouvoir avoir accès à l'aspect théâtral du personnage. Car c'est avant tout cela qui fait rire les enfants, le spectacle que le clown donne, non pas ce qu'il peut paraitre socialement.
Néanmoins, on sait qu'il existe un syndrome que l'on nomme la "coulrophobie" et qui n'est rien d'autre que la peur des clowns. De nombreux films d'horreur jouent sur l'ambigüité du personnage en mettant en scène des clowns psychotiques qui assassinent à tour de bras.
Là est peut-être l'explication. Le clown est un être ambigu qui peut être drôle ou triste, voire drôle et triste, en même temps. Certains pourraient voir dans ce Janus l'incarnation d'une forme de perversité ou quelque chose de bipolaire.
De nombreux acteurs dits "comiques" ont interprété des rôles graves, voire tragiques, avec un talent hallucinant. Il y a bien sûr Coluche dans "Tchao Pantin" ou Josiane Balasko dans "Cette femme-là". Pensons aussi à Kad Merad, cet acteur très désorientant qui peut jouer un joyeux drille presque naïf ou, inversement, un politicien véreux cynique (voir la série "Le baron noir"). Ce n'est pas par hasard, car il y a quelque chose de touchant voire de désespéré chez quelqu'un qui veut faire rire et surtout faire rire de lui. Car c'est cela qui distingue un clown d'un chroniqueur de radio ou de télévision qui lance des méchancetés tout en ayant une très haute opinion de lui-même. Ce dernier rit de tout sauf de lui-même.
En cela, le clown n'est pas très loin du bouffon qui est censé faire rire, mais qui peut être totalement déconcertant. Pensons aux portraits de bouffons de Diego Velasquez qui émeuvent ou inquiètent davantage qu'ils font rire. Pensons aussi à l'œuvre de Verdi "Rigoletto" où le bouffon est l'un des personnages les plus noirs de l'histoire de l'opéra.
Tout cela pour dire que le rire n'est jamais quelque chose de simple. Plus il est profond, plus il est abyssal et il faudrait parfois se contenter de son expression la plus légère, le sourire, qui comme l'étymologie ne le dit pas serait "sous le rire" ou simplement en surface. Comme le rappelle Nietzsche, à force de regarder dans l'abime, l'abime se regarde en toi. Il y a quelque chose d'inquiétant en l'homme qui veut faire rire, il y a quelque chose de démesuré. N'oublions pas que l'on "éclate" de rire.
Il y a des comédies qui ont des intensités tragiques.

CONFUSION (des mots) : Être confus, c'est se trouver dans un état tel que l'on ne sait plus quoi dire, quoi faire ou quoi penser. C'est cela la confusion, quand les limites ne sont pas définies. Quand le "quid" peut devenir un "quod", quand on prend une chose pour une autre. Descartes nous invite à produire une nuance quant à l'idée de confusion. Il nous dit, dans son "Discours de la méthode", que le principe de toute réflexion est d'être "clair et distinct". Il faut bien comprendre qu'il y a deux ennemis de la vérité : l'obscurité et la confusion. La clarté s'opposant à l'obscurité et la distinction à la confusion. L'absence de confusion est l'une des deux mamelles de la vérité.
On subit, au quotidien, un nombre ahurissant de confusions dont plus personne ne relève l'ineptie.
On pense surtout aux aberrations de langage. Peut-être parce qu'on est prompt à faire l'impasse sur certaines fautes.
Il n'est pas rare d'entendre : "après qu'il "ait" dit … ceci ou cela." Il est vrai que la forme juste n'est pas très belle : "Après qu'il "a" dit … ceci ou cela". "Après que", implique toujours une forme indicative, que tout le monde trouve étrange dans ce contexte.
Il y a aussi la faute subjonctive. "Je ne doute pas que vous "soyez"…", au lieu de "Je ne doute pas que vous "serez"…". Ces expressions sont fautives mais elles sont désormais employées couramment.
Il y a parfois de bonnes raisons à ces transgressions. On comprend le professeur qui dit : "Il aurait fallu que vous le "sachiez", plutôt que "… il aurait fallu que vous le sussiez". La deuxième expression est juste, mais terriblement risquée avec un public puéril.
Il y a des confusions qui sont plus choquantes, parce qu'elles dénaturent le message.
Quand on dit qu'une rémunération est "conséquente", on sous-entend qu'elle est "importante". Or, ce n'est absolument pas ce que cela veut dire. Quand un employé est payé aux pièces, on peut dire que son salaire est conséquent. Qu'il en produise beaucoup ou peu, sa rémunération sera "conséquente" puisqu'elle sera indexée sur le résultat. Donc, celui qui produit mille pièces sera mieux payé que celui qui n'en produit que dix. Là "conséquent" et "important" n'ont rien à voir.
Il y a des confusions qui sont volontaires. Quand on décide d'appeler "technicienne de surface" une "femme de ménage", ce n'est pas par hasard. Il en est de même quand le terme "ouvrier" disparait parce qu'il est remplacé par "agent de production". Dans ce dernier cas, c'est particulièrement parlant. Un "agent" de production, est aussi "agent" qu'un "agent" lavant, dans un boite de lessive. Ici, personne ne songe à quelque chose ou quelqu'un qui serait "actif" (ce que laisserait entendre le terme "agent"). "Ouvrier", c'est autre chose, c'est bel et bien quelqu'un qui est à l'œuvre, qui agit sur la matière, qui est "actif" à tous les niveaux, qui "entreprend".
Vous remarquerez l'ironie de la situation, car celui qui se dit "entrepreneur", c'est désormais le "patron", même quand il est "passif" et qu'il se contente d'engranger les "actifs". Alors qu'on s'accorde sur le fait que c'est bien l'ouvrier qui créé la richesse.
Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu'il y a des confusions qui sont savamment entretenues.
L'avantage avec l'absence de limites, c'est que chacun peut y trouver ou définir les siennes. Pensez à cette situation étonnante que l'on nomme les "malentendus". Il s'agit, généralement, de deux personnes qui ont un dialogue décalé. Chacun est sûr de parler de ce qu'il croit être son sujet et pourtant chacun parle d'autre chose. La magie de l'homonymie, l'étendue de l'espace narratif, le jeu des connotations sont tels que l'on peut se méprendre sur la nature réelle de la conversation. Et, il est parfaitement possible que deux individus soient satisfaits d'un dialogue de sourds.
Voilà qui est magnifique. On peut monologuer en public. Et tout cela, impunément, puisqu'on peut presque dire tout et n'importe quoi… à la seule condition de n'être pas compris.
Un autre malentendu malsain, c'est celui que le maladroit veut produire quand il dit : "Ne vous méprenez pas." Ou, plus prosaïquement, quand il dit que ce qu'il va dire ne sera pas ce que vous pourriez en penser. Il dit par exemple : "Je ne suis pas raciste, mais..." ou "Je n'ai rien contre …, mais …". Cette approche est tellement lourde, dans sa volonté de dissiper le possible malentendu, qu'elle en arrive à l'avouer.
Oui, les mots disent souvent ce qu'ils semblent dire, car ils sont plus malins et plus signifiants qu'on pourrait le croire.
Alors, évitons les confusions, ne serait-ce que pour assumer un peu ce que nous pensons.

CONTRAIRE : On a tendance à admettre le principe selon lequel une chose ne peut pas être ce qu'elle est et en même temps être son contraire. Pour paraphraser un ténor de la chanson populaire, on dira que : "Noir, c'est noir"... et pas blanc ! Cela semble évident et cela répond à un principe élémentaire de logique : la non-contradiction. En revanche, un mot en Grec ancien signifie souvent une chose et son contraire. Ainsi, "deinon" par exemple, désigne ce qui est "merveilleux" mais aussi ce qui est "terrifiant". Plus signifiant, le terme "pharmakon" désigne à la fois le médicament et le poison... C'est peut-être le secret de la sagesse grecque. Elle consiste à savoir que les contraires se complètent souvent ou bien s'opposent moins que ce que l'on pourrait croire. En effet, un médicament peut devenir un poison, tout n'est qu'une question de dosage, de subtilité et de nuance. Reconnaitre cela, c'est implicitement accepter que le monde est plus complexe qu'on ne pourrait le croire et qu'il faut donc un minimum de connaissances pour y vivre. Là aussi, on peut évoquer une étymologie qui a deux sens, c'est celle du mot "sophie" que l'on trouve dans "philosophie". Si "philos" renvoie à l'amitité (la "philia"), "sophie" désigne à la fois le "savoir" et la "sagesse". Le premier recherche le vrai, la seconde nous invite au bien. N'est-ce pas une belle alchimie ?

CONTRE NATURE : On prétend qu'il existe des actes ou des êtres qui seraient "contre nature ". Que veut dire cette expression et sur quelles bases philosophiques repose-t-elle ?
Quand quelqu'un dit que quelque chose est contre-nature, il signifie par là que cette chose ne devrait pas exister. Il manifeste une totale incompréhension pour cette chose qui le révolte. Selon lui, ce qui est légitime d'exister est ce qui est dans la nature, pas ce qui s'y oppose.
Pour certains croyants, par exemple, la nature va désigner ce qui a été voulu et conçu par un dieu. En théorie, si ce dieu est dieu, le monde n'a pas besoin d'autre chose que ce qui existe déjà. Il aura pourvu à tout. Tout ce qui s'oppose à cette nature la déséquilibre voire est une insulte à l'égard de la divinité.
Dans la Grèce antique, que l'on soit stoïcien ou épicurien, la nature c'est la raison. Ainsi, tout ce qui est non naturel est tout simplement irrationnel ou profondément déraisonnable. Là aussi, on va condamner ce qui s'oppose à la nature.
Plus proche de nous, pensons aux écologistes qui condamnent fermement tout ce qui est produit dans des usines chimiques et qui est censé se substituer aux produits naturels. En effet, est-il bien raisonnable d'utiliser des fertilisants de synthèse qui vont exténuer la terre par l'intensivité de la production ? N'est-ce pas tuer la poule aux œufs d'or ? Dans la même veine, on pourrait condamner ces biologistes fous qui cherchent à produire des êtres hybrides. S'il y a bien quelque chose que l'on désigne volontiers comme étant contre nature, c'est évidemment le "monstre". Pensons au poulet sans plume conçu en laboratoire pour faciliter son abatage industriel. Il est évident que si les plumes avaient été un obstacle à l'évolution, elles auraient disparu d'elles-mêmes.
Maintenant, nuançons ce sévère réquisitoire.
L'évolution du vivant conjugue à la fois du hasard et de la nécessité.
Du hasard, car on sait que les espèces qui sont encore en vie ne sont pas les plus fortes ou celles qui seraient "élues". Ce sont simplement celles qui ont su s'adapter à leur environnement. Certains changements climatiques sont d'une telle violence qu'ils entraînent des extinctions massives d'espèces. De ce point de vue, l'espèce dominante actuelle ne l'est que par hasard.
En revanche, il y a de la nécessité, car il y a un minimum de logique dans la manière dont la vie fonctionne. La vie ne fabrique pas n'importe quoi, il y a des lois de la génétique. La biologie n'est pas de la poésie, elle définit des règles strictes, non fantaisistes.
C'est là que la notion de contre nature peut paraitre étrange. En effet, si certains êtres existent, c'est qu'ils sont viables. A moins d'une intervention extérieure, un miracle ou quelque chose dans ce genre, on ne peut pas imaginer quelque chose d'impossible. Cela nous renverrait aux métamorphoses dont l'antiquité est friande. Ce que certains appellent contre nature ne l'est tout simplement pas. Existe-t-il des hommes de toute petite taille, des géants, des êtres difformes, cabossés dès la naissance ? Oui. Est-ce que cela peut choquer certains hommes épris de normalité esthétique ? Oui. En revanche, on voit mal au nom de quoi nous nous permettrions de dire que ces êtres sont contre nature. Surtout s'ils sont doués de parole voire s'ils permettent, par leur intelligence, à faire progresser la science. Il y a des idéologies nauséabondes qu'il vaut mieux ne pas réveiller.
Il en est de même pour le déterminisme au sein des espèces. Un individu peut-il faire quelque chose que son appartenance à son espèce lui interdit ? Par exemple, un petit chat qui est élevé avec une portée de chiots ne se mettra jamais à aboyer quand bien même il aurait tété aux mêmes mamelles qu'eux. La nature du chat lui dicte de miauler, c'est non négociable. Et encore, ici on touche à un problème très délicat, la question de l'instinct. L'instinct existe-t-il ? Si oui, quelle est son influence ? Doit-on penser l'instinct comme un vase clos fermé sur lui-même, imperméable à toute modification ? S'il en est ainsi, comment expliquer l'évolution des espèces ? Cela mérite une réflexion à part.
Dans notre cas, l'instinct sert de prétexte à ce qui est qualifié de contre nature. Prenons deux exemples, le suicide et l'homosexualité qui sont très haut placés dans le palmarès des actes condamnés par les "contre-naturistes".
Toute une tradition occidentale nous explique que le suicide est contre nature, que les suicidés sont voués à la damnation. Là, il y a deux affirmations très différentes. Que ces idéologies condamnent le suicide, car il est incompatible avec leurs valeurs morales, soit. En revanche, il semble difficile de dire que c'est un acte contre nature au prétexte que cela va à l'encontre de leur idée de la nature. Entendons-nous bien, il ne s'agit pas de faire l'éloge du suicide, on peut laisser cette idée à certains escrocs littéraires qui vivent (vieux et grassement) grâce au désespoir romantique d'une certaine jeunesse. Le suicide est toujours un naufrage. Mais, hélas, c'est un fait sociologique. Chaque année, en France, plus de dix mille personnes mettent fin à leur existence. Cela fait en moyenne plus d'une par heure. Cette plaie énorme sur notre corps social ne pourra jamais cicatriser si nous nous contentons de dire qu'il s'agit d'un acte contre nature, produit pas des êtres contre nature.
Pour l'homosexualité, on a presque envie d'en rire, si certaines personnes ne souffraient pas profondément de la manière dont elles sont traitées. En effet, allez demander à un Grec ou à un Romain de l'Antiquité, si l'homosexualité est contre nature. Vous vous doutez de la réponse. On pourrait aussi faire la liste des animaux qui pratiquent l'homosexualité en toute liberté. Si la nature n'avait pour souci que la reproduction des espèces, il est évident que cela ne serait pas possible.
Mais laissons les animaux. Le problème avec l'humanité, c'est qu'elle est capable de tout. La nature humaine n'est pas une nature "naturelle", mais bel et bien une nature inventée, fabriquée au cours du temps par l'homme lui-même. On peut affirmer, sans prendre beaucoup de risques, qu'on a presque tout expérimenté et qu'il y a de l'humain dans toutes ces tentatives aventureuses. Le pire des assassins est humain, si c'est un homme. Le monstre n'existe pas, mais les hommes peuvent se comporter de manière monstrueuse. Il est vrai que ce serait plus simple si nous pouvions produire une grille de lecture qui nous dirait avec certitude ce qui est humain et ce qui ne l'est pas. En revanche, une fois cette grille de lecture produite, que ferions-nous des hommes que nous ne qualifierions pas "d'humains" ? Irait-on jusqu'à les persécuter, voire les détruire ? Au nom de l'humanité ? Cela nous rappelle une sale époque.

CULTURE : On définit souvent la culture comme ce qui s'oppose à la nature. Ce serait le privilège de l'homme de pouvoir produire de l'artificiel, du non-naturel. Cela nous singulariserait, car aucune espèce animale ne serait capable de se soustraire à son instinct. Parodions le propos : un petit chat élevé avec des chiots ne se mettra pas à aboyer, alors qu'un enfant jouant avec des petits chats va se mettre à miauler pour les imiter. Pourquoi ? Selon cette thèse, les hommes seraient capables de prendre leurs distances avec leurs propres origines. Nous pourrions ou bien suivre la nature ou nous y opposer. Quoique philosophique, à l'origine (voyez Platon et son Protagoras), le discours est aussi politique. Il y a les "pour la nature" et les "contre la nature". On peut même aller plus loin et parer cette culture d'une aura exceptionnelle en l'appelant la "civilisation". Et, c'est encore plus fort quand on dit "les civilisations". Ce pluriel indiquerait la domination définitive de l'homme sur le reste de la nature, car, outre le fait qu'il puisse produire autre chose que de la nature, il peut même créer des variations au sein de cet artifice. La preuve ? Il n'y a qu'une humanité, mais environ 6000 langues parlées dans le monde. Belle exemple de cette imagination créatrice. Combien de types d'aboiement ou de miaulement ? Un seul, du moins en théorie.
Et si cette prétendue culture n'était qu'une illusion ? Et si la culture n'était rien d'artificiel ? Formulons l'hypothèse que l'homme est un animal (ce qui n'est pas aberrant). Admettons que nous ne sommes pas hermétiques au déterminisme biologique : gènes, hormones, neurotransmetteurs, ADN, etc. C'est même une vérité scientifique, aujourd'hui. Ceci devrait nous permettre d'aborder la question sous un autre angle.
Au fait, qui a dit que nous étions des exceptions par rapport à l'évolution ? On se doute de la réponse. C'est dans la Bible. Elle énonce que l'homme a été créé comme un être supérieur, par un dieu omniscient et omnipotent. Excusez du peu. On peut y croire, mais c'est une explication très peu scientifique.
D'où procèderait cette exception humaine au sein de la nature, ne serait-ce pas juste un symptôme narcissique, une invention l'ego surdimensionné d'un l'homme qui se veut supérieur à tout le reste ? Avant même la Bible ne trouve-t-on pas des légendes qui nous disent que nous sommes le centre du monde, les descendants des dieux, les enfants de l'univers ? Et si tout cela n'était qu'une fable ?
C'est ce que laisse entendre Arthur Schopenhauer dans "Le monde comme volonté et comme représentation". Selon lui, l'homme se croit libre, car sa conscience lui en donne l'illusion. En réalité, du point de vue de la "Volonté", il n'en est rien. Nous suivons le cours que nous impose ce mouvement aveugle et sans but qu'est la vie. Pourquoi en serait-il autrement ? Quel pouvoir aurions-nous sur cette dynamique vitale ? N'en sommes-nous pas le produit ? En fait, nous nous mentons.
Par exemple, l'espèce nous ordonne de nous reproduire, car elle doit veiller à sa conservation. Cette injonction nous dérange, nous trouvons cela un peu primitif, un peu "animal". Aussi nous inventons l'amour, qui justifie que nous suivions les règles de l'espèce tout en sauvant l'honneur aux yeux de notre ego. On aime, on ne fornique pas instinctivement. Autre exemple, il faut mourir, car c'est par la succession des générations que l'espèce se renforce et s'adapte aux milieux changeants. Quoi de plus normal ? Hélas, notre conscience ne le voit pas de cet œil. Serions-nous tout juste bons à être mis à la poubelle après nous être reproduits ? Alors, pour éviter de déprimer, la conscience transforme cette disparition banale en grand évènement tragique et elle va même jusqu'à s'inventer une vie après la mort.
La culture ne serait rien de plus qu'une grande illusion à laquelle nous adhérons plus ou moins consciemment, et ce ne serait pas la seule. Pensons à la phrase de Cioran : " “Et avec quelle quantité d'illusions ai-je dû naître pour pouvoir en perdre une chaque jour !”.
Bon courage aux clairvoyants.

CYNISME : Dans le langage courant, les cyniques sont des êtres froids, calculateurs et manipulateurs. C'est ainsi qu'on les présente et c'est ainsi que certains aiment à se présenter. Le cynique ne rechigne pas à se caricaturer. Il sait que cela contribue à son pouvoir. Il assume sa mauvaise foi et son absence de morale. Il fait de son ignominie une profession de foi.
C'est cela qui effraye les honnêtes gens. Car il arrive aux communs des hommes d'avoir des pensées peu flatteuses et de commettre des actes répréhensibles, mais ils ne s'en vantent jamais. Ils préfèrent sauver les apparences en considérant que l'hypocrisie est préférable au cynisme. À tout exposer, on finit par tout admettre. Cachons donc ces seins que l'on ne saurait voir.
Certes, ce n'est pas brillant, mais avouons que l'on préfère cela à ces insolents qui clament haut et fort leur mépris pour toute morale.
Mais appeler ces gens "cyniques", est faire insulte à la grande école philosophique qui mérite ce titre. Comme pour les épicuriens, il y a un contresens énorme sur l'adjectif. Quiconque a lu la "Lettre à Ménécée" d'Épicure, sait qu'un épicurien n'a rien d'un homme faible, ivre de désir, qui se laisse aller aux pires excès. Cette image grotesque est un produit de ses détracteurs.
Il en est de même pour les cyniques. On ne trouve ni chez Antisthène ni chez Diogène (celui du tonneau) le mépris de toute morale. S'ils sont matérialistes, ce n'est pas pour accumuler des biens, mais parce qu'ils se refusent à l'idéalisme. S'ils sont anticonformistes, c'est qu'ils ne croient pas aux traditions. Enfin, s'ils semblent désinvoltes, c'est qu'ils ne croient pas à la comédie du pouvoir.
On voit qu'on est loin des pseudo-cyniques qui peuplent les antichambres des palais de la République actuelle. Il y a des années lumières entre les fiers Grecs, proches de Diogène, et les domestiques aux dents longues qui fourmillent auprès de nos politiques.
Comment leur rendre justice ?
D'abord, il faut rappeler que l'adjectif "cynique" est fabriqué sur le terme "cynos" qui désigne le chien. Le cynique est celui qui s'apparente à un chien. On peut douter que nos fiers bateleurs politiques qui se prétendent cyniques revendiquent cette parenté.
Pourquoi les chiens ? Les explications sont nombreuses, souvent très discutables historiquement (voire carrément inventées), mais hautement éclairantes quant aux intentions des membres de cette école.
Évoquons-en trois.
La première dit qu'Antisthène, fondateur des cyniques voulait être enterré comme un chien. Par là, il fait preuve d'humilité. Il montre qu'il n'accorde aucune importance aux rites funéraires censés faire passer l'âme d'un vivant vers un autre monde. Il est matérialiste. La vie s'arrête en même temps que l'existence. Il est donc inutile de perdre son temps en cérémonie illusoire. Le corps est corps, sans plus.
La deuxième prétend qu'un jour, Diogène aurait assisté à une cérémonie religieuse où les prêtres avaient déposé de la nourriture devant la statue d'un dieu. Il y avait des fruits et des restes de sacrifice sous forme de viande. Un chien se serait jeté sur les offrandes pour en manger le contenu. Sur ce, Diogène aurait reconnu que ce chien serait le seul être intelligent de l'assemblée, car il a accompli ce qu'il y a de plus sensé : ingérer une nourriture qu'aucune statue de pierre ne saurait assimiler. A lui seul, cet acte rend raison à toute une communauté égarée.
Enfin, la troisième explication laisse entendre que les cyniques admirent l'étonnante honnêteté des chiens. En effet, ils remuent la queue quand on les caresse, ils grognent quand on les menace et ils mordent quand on les frappe.
Voilà des règles de vie très claires, loin de l'hypocrisie des cyniques modernes.
Aussi, ne confondons pas "cyniques" et "cyniques" et sachons reconnaitre les siens pour mieux fuir les autres.

DÉCOUVERTE : Pour montrer l'immense richesse de ce mot, il suffit d'en montrer trois occurrences.
Pensons d'abord à la découverte comme étant la sympathique rencontre de quelque chose de neuf qui stimule notre curiosité, notre imagination ou notre intelligence. L'enfant qui se rend dans un musée ou un palais de la découverte est ému par les squelettes de dinosaures ou les effets impressionnants de certaines expériences physiques. Il fait l'expérience concrète de quelque chose qui est inimaginable, mais qui va désormais peupler ses rêves.
Il y a, ensuite, une autre manière de "découvrir". C'est celle des philosophes de l'antiquité grecque. Les premiers scientifiques de cette époque se sont rendu compte que les apparences étaient souvent mensongères (voir le livre VII de "La République" de Platon : l'allégorie de la caverne). Si l'on veut fonder un savoir sérieux, il faut chercher ce qui est la cause d'un évènement et non se contenter de le décrire. Par exemple, il y a une règle qui permet de calculer la valeur de l'hypoténuse d'un triangle rectangle, quels que soient sa taille et l'endroit où il se trouve. La vérité est ailleurs que dans le sensible. C'est pourquoi il est important de la découvrir, au sens physique. Dé – couvrir, signifie ici "enlever la couverture". C'est ce terme que les Grecs vont consacrer à la vérité : "aléthéia" – ce qui soulève le voile. Ici, nous ne sommes plus dans la découverte joyeuse de l'enfant qui s'émerveille du monde, nous sommes dans la tête d'un homme qui cherche à traverser les apparences.
Enfin, et là, nous sommes dans l'au-delà de l'au-delà, il y a la vision quasi mystique de la découverte. Ici, nous évoquons sa forme absolue, car c'est "l'apocalypse". C'est le dernier évènement, désiré et craint par tous les religieux qui s'attendent à un royaume des cieux. Le terme n'est pas très loin de l'aléthéia dont nous parlent les philosophes, car il est aussi composé d'un radical négatif "kalupto", qui signifie "caché" et d'un préfixe qui suppose sa négation "apo". C'est aussi un dévoilement. Mais là il s'agirait d'un dévoilement ultime, définitif, qui clôturerait toutes les questions possibles sur le sens de l'existence.
Le chemin parcouru est vertigineux. Entre le sourire d'un enfant qui découvre la douceur du poil d'un chat qu'il caresse pour la première fois et le rictus effrayant du millénariste qui voit s'approcher les cavaliers de l'apocalypse, il y a quelque chose comme l'infini.

DOUTE : Qu'est-ce qui nous fait douter ? Comment se fait-il qu'à un moment donné, nous prenions nos distances pour nous demander si ce que l'on voit, ce que l'on pense ou celui à qui on s'adresse est digne de confiance ? Souvent, c'est un tout petit détail qui fait la différence et qui nous interpelle. Il y a quelque chose qui cloche. Nous ne parvenons plus à produire une cohérence. Notre manière de nous représenter les choses nous interpelle. Alors, on doute. Nous ne pouvons pas croire à ce que nous voyons, mais étrangement, nous ne pouvons pas non plus croire le contraire. Cette incertitude nous surprend et suspend le temps et l'espace. Comment cela est-il possible de ne pas faire faire corps avec la réalité ? Où sommes-nous et que sommes-nous quand nous doutons ? C'est troublant. Aucun autre animal n'est capable de cette abstraction. Quand on est mû par des instincts, il n'y pas de place pour une telle étrangeté.
Comment interpréter le doute ? Est-ce un signe d'intelligence ou simplement une faille dans notre ADN ?
Dans "The Truman Show", Jim Carrey interprète le rôle d'un homme qui est né dans un décor de cinéma et qui, parce qu'il y a toujours vécu, pense que c'est ainsi qu'est le monde. Il ignore qu'il vit dans un espace limité et que tous ses semblables ne sont que des acteurs qui interprètent un rôle. Un jour, il soupçonne que ce qu'il voit n'est qu'un élément de décor. Il finit par découvrir le pot aux roses et se trouve dans la "vraie réalité".
Vous me direz que ce n'est qu'un film et qu'une telle chose et impensable ou impossible. Vous auriez tort. Quand Nicolas Copernic regarde le mouvement du Soleil, il voit la même chose que nous. Le matin, le Soleil est à l'est et le soir il est à l'ouest. En conclut-il pour autant que le Soleil se déplace dans le ciel ? Pas du tout. Il va même affirmer le contraire. A la manière de Jim Carrey, dans son film, il malmène le décor pour découvrir qu'il y a autre chose caché derrière. Qu'est-ce qui a bien pu faire douter Copernic ? Des milliards d'humains avant lui ne se sont jamais posé la question. En fait, ses études pertinentes sur les révolutions des orbes célestes le conduisent à produire cette hypothèse.
Le plus drôle est que l'un des plus grands admirateurs de Copernic fut l'astronome Tycho-Brahe. Celui-ci a passé sa vie à essayer de prouver l'hypothèse de l'héliocentrisme, sans y parvenir. Comme il fut un bon scientifique, il a considéré que le fait de douter d'une théorie ne suffit pas à l'invalider. Le doute n'est rien d'autre que du "ni", ni". Aussi admit-il qu'il fallait bien accepter l'idée du géocentrisme, en attendant. Belle preuve de modestie.
Quelques décennies plus tard, un certain Descartes se servira du doute comme l'instrument le plus fiable pour parvenir à une vérité. Mais c'est une autre histoire.

DROITS DE L'HOMME : On parle beaucoup des droits de l'homme. Souvent, on en parle trop. Comme l'abus enlève l'usage, ce n'est pas une bonne chose. D'un côté, on ne cesse de l'évoquer en psalmodiant cette panacée censée sauver l'humanité du pire. Ce serait le cap absolu des humanitaires pourfendeurs de l'arbitraire. De l'autre côté, il y a haineux, les aveugles, ceux pour qui les droits de l'homme sont le mal ou plutôt le prétexte de tout ce qui conteste un ordre auquel ils veulent croire. On pourrait dire les "réacs" (si l'on n'avait pas peur d'utiliser un terme désormais obsolète).
Sans vouloir jouer les arbitres, les uns et les autres exagèrent.
Commençons par rétablir les droits, des "droits de l'homme". Pourquoi est-ce un évènement important ? Tout simplement parce c'est l'un des grands moments fondateurs de la Révolution française. Songeons qu'en un même mois (aout 1789) on abolit les privilèges et l'on déclare que tous les hommes sont égaux.
Cette dernière affirmation n'est pas inédite. On trouve cette idée chez des philosophes importants, ne citons que Locke et Rousseau. Et ce n'est pas rien. Songez qu'il suffisait d'affirmer que tous les hommes sont égaux pour se rendre coupable de crime de lèse-majesté. En effet, mettre le roi sur le même rang que le dernier des sujets du royaume, c'est nier la légitimité de l'aristocratie et surtout nier son élection divine. L'ancien régime est de droit divin. Mais, ce qui est encore plus fort, dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, c'est que ceux qui l'affirment ont les moyens politiques de chercher à les mettre en œuvre. Ils peuvent agir afin que l'égalité des hommes puisse, un jour, être un fait et non un droit auquel on rêve.
Certes, une partie de ceux qui y furent favorables décrèteront la Terreur, mais peut-être est-ce pour ce même motif : pour éviter que l'histoire ne se répète et que les privilèges soient rétablis.
D'une certaine manière, ils ont gagné, car les constitutions françaises ont pour préambule les droits de l'homme.
Ensuite, il n'est pas interdit de rappeler qu'Olympe de Gouges a été guillotinée pour avoir, entre autres, produit une Déclaration des droits de la femme. Il est vrai aussi que d'autres ont été guillotinés pour moins que ça.
Notons bien que l'article 1 de la déclaration de 1789 peut être lu de manière ambigüe. Il est dit que "tous les hommes naissent libres et égaux en droit". Qu'en est-il des femmes ? La question n'est pas absurde vu la tournure que prendront les évènements. Il faudra quand même attendre 1944 pour que les Français acceptent l'idée que leurs mères, leur femme, leurs sœurs et leurs filles puissent avoir voix au chapitre. Peut-être aurait-il fallu écrire, comme ce sera fait pour la Déclaration universelle des droits de l'homme (1948) : "Tous les êtres humains…"
On voit que les intentions sont bonnes, mais que les actes le sont moins.
Ainsi, les hommes sont égaux et dignité et en droit. Ils le sont à la naissance et aucune culture ne doit pouvoir abolir ce droit naturel. La deuxième partie de l'article 1 de la déclaration de 1948 dit même pourquoi. "Ils sont doués de raison et de conscience…".
La suite est tout aussi intéressante : "…ils doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité". Cette dernière remarque est très importante. En effet, la critique de la déclaration de 1789, par Karl Marx porte sur ce sujet.
Marx souligne deux problèmes. D'abord, il remarque que la définition de la liberté est la suivante (article 4) : "La liberté consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui…". Il y voit une approche assez égoïste de la liberté puisqu'elle ne pousse pas à la solidarité. S'il me suffit de ne pas nuire à autrui pour avoir le droit d'être libre, est-ce que cela m'autorise à ne pas leur venir en aide ? Qu'en est-il de la fraternité ?
Ensuite, il y a l'article 17 qui concerne la propriété privée, définie comme un droit inviolable et sacré. Ici, on peut invoquer Rousseau, pour qui cette même propriété privée est à l'origine de l'inégalité parmi les hommes. Car même si l'on fait l'effort de ne pas confondre l'être et l'avoir, il est plutôt certain que celui qui possède beaucoup a davantage de pouvoir que celui qui ne possède rien. Il suffit de regarder autour de soi pour s'en convaincre.
La critique est plutôt juste et c'est sans doute pour cela qu'elle est dérangeante. Sur certains blogs, Marx est assimilé à un fasciste haineux à l'égard de l'égalitarisme et de la démocratie. Il y a en a qui n'ont peur de rien. On imagine aisément ce que les vrais fascistes haineux pensent de Marx. Ils y verraient plutôt (et paradoxalement) un laquais des droits de l'homme vu qu'il a cosigné un "Manifeste du parti communiste".
Entre ce que les uns appellent le "droit-de-l'hommisme" et la vision utopiste des autres, il y a du jeu. Un espace que Marx a su comprendre.
Personne ne doit être condamné à devoir se situer dans l'un ou l'autre des extrêmes. C'est peut-être contre cette absurdité qu'il faut se défendre.
Et, qu'on se le dise, un droit n'est jamais acquis.
Il est toujours un peu démagogue de citer Bob Marley et d'appeler au "Stand up for your rights" et au "Don't forget your rights…" En revanche, rien ne nous interdit de citer Schiller (sur une musique de Beethoven, bien sûr) : "Freude, schöner Götterfunken…"; "Alle Menschen werden Brüder…". C'est pareil, mais c'est politiquement "mieux".


























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