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I - Arguments


 

Introduction

Que peuvent bien avoir de commun la philosophie et l'opéra ?

La question mérite d'être posée car, a priori, tout semble les séparer.

La première se présente comme une entreprise sérieuse, fondée sur des analyses rigoureuses susceptibles de produire des concepts.
La seconde est le plus souvent un spectacle exubérant dont les intrigues peuvent parfois être incohérentes.

Que peuvent avoir de commun L'Éthique de Spinoza et Le voyage dans la Lune d'Offenbach ? Le premier tente de produire une éthique sur le "mode géométrique" alors que le second produit un "opéra-féérie" complètement fantaisiste.

Que peuvent avoir de commun l'amour de la sagesse et la mise en scène de passions plus ou moins meurtrières (on meurt et on tue beaucoup dans les opéras) ?

A priori, ce rapprochement pourrait sembler arbitraire.

Examinons le paradoxe.

Il me semble que tout cela n'est qu'une opposition apparente et qu'il y a une vraie complicité entre ces deux domaines. Comment les concilier ?

Généralement, quand on veut montrer un lien entre deux notions, on montre soit qu'elles sont parentes (lien génétique) soit que l'une découle de l'autre (lien générique). Là, ce n'est pas le cas. Il faudrait utiliser des artifices plus que douteux pour arriver à un tel résultat.

On pourrait user d'un autre artifice qui consisterait à montrer que les deux notions ont de nombreux points de convergence dans leurs histoires respectives. On pourrait souligner les liens étroits entre tel philosophe et tel compositeur (Nietzsche et Wagner, Adorno et Berg…). On pourrait souligner que Jean-Jacques Rousseau lui-même, est l'auteur d'un opéra célèbre, Le devin du village, qui inspira à Wolfgang Amadeus Mozart son Bastien et Bastienne. Le raisonnement resterait très faible. Pour peu qu'on sache exercer son sens critique, on comprendra bien qu'un ensemble de convergence ne suffit pas toujours à créer une signification.

Alors, comment justifier le rapport entre la philosophie et l'opéra ?

Tout simplement en ne le justifiant pas. Enfin, pas d'un point de vue logique.
Un philosophe italien, Giordano Bruno, dans Des liens explique que l'on ne peut pas tout justifier par des raisonnements logiques. Parfois, les liens entre les choses se font parce que nous avons appris à les voir. Cela ne relève pas d'un calcul naturel ou inné ; c'est davantage le résultat de réflexions produites par la somme des savoirs acquis. Par exemple, il n'y a aucun lien logique entre la constellation de la Grande Ourse et une grande ourse. D'un point de vue "logique", il faudrait plutôt l'appeler la "Constellation de la casserole" car c'est la première image qui nous vient à l'esprit quand on la regarde. Mais, pour peu que l'on connaisse la mythologie grecque et le tempérament impétueux d'Héra, on y reconnait le malheur de Callisto, une nymphe amie de Zeus qui fut changée en grande ourse et placée dans les étoiles. On continue à voir une casserole, mais on y reconnait aussi autre chose. Cela ne nous apporte rien d'un point de vue scientifique, mais cela nous permet de mieux comprendre une certaine logique propre aux astronomes grecs, qui divinisaient le ciel. Cela nous permet de mieux comprendre leur manière de penser, donc leur humanité.
Parlons alors de lien "intuitif". Laissons-nous guider par nos intuitions. Bien sûr, il ne s'agit pas de céder à une intuition spontanée, mais plutôt de produire une sorte d'intuition construite. Quelque chose qui résulterait de ces savoirs qui nous ont été enseignés par la fréquentation des référents culturels. Par "l'expérience" dirait Montaigne, qui se défiait plutôt des raisonnements trop logiques. Une grande habitude de la philosophie conjuguée à une écoute quotidienne d'opéras suffit amplement à permettre d'être à même d'en montrer la proximité.

Expliquons-nous.

L'opéra est un art qui sollicite tous les autres arts. L'architecture, la peinture, la sculpture (on pourrait faire une thèse de doctorat sur le rôle des statues dans l'opéra), la peinture, la poésie, le théâtre, la danse et, bien sûr, la musique. Les décors, les costumes, la mise en scène, l'exécution musicale requièrent tout cela.
L'omniprésence de tous ces arts, à la naissance de l'opéra (au début du XVIIe s.), a un peu brouillé les cartes. On s'est demandé ce qu'est cet art nouveau. Est-ce de la musique ? Est-ce du chant ? Est-ce une forme de théâtre ? Et quel est l'art qui prédomine, dans cet étrange ensemble ? Surtout, que le terme opéra désigne au début, davantage le bâtiment dans lequel on exécute les œuvres, que les œuvres elles-mêmes.
Cent cinquante ans plus tard, au milieu du XVIIIe s., alors qu'on pensait savoir ce qu'est un opéra, une querelle très importante va secouer le monde musical pour savoir quel est le but de cet art. Est-ce un art de Cour qui sert les intérêts des Grands en magnifiant leurs valeurs morales ou l'opéra peut-il être une œuvre légère, un simple divertissement ?
Aujourd'hui encore, certains amateurs d'opéras s'étonnent que Mozart ait pu écrire un opéra aussi sérieux que La Clémence de Titus alors que d'autres s'étonnent qu'il ait pu écrire un opéra aussi léger que La flûte enchantée. Comment un même homme peut-il concilier des goûts aussi disparates ?
Ajoutons à la confusion que ces deux opéras ont été créés la même année, en 1791, qui fut aussi la dernière année de la vie de Mozart.

À mon avis, voici déjà trois points en commun avec la philosophie.

1) Comme l'opéra, il est difficile de définir la philosophie et de définir son but. Est-ce une entreprise sérieuse (comme l'opéra "séria") ou doit-on pouvoir en rire (comme l'opéra "bouffe") ? Faut-il sacrifier à l'intransigeance d'un Socrate qui n'hésite pas à mourir pour ses idées ou faut accorder à Pascal que "se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher" ?
La "Querelle des Bouffons" qui a opposé Jean-Philippe Rameau (partisan d'une musique sérieuse) et Jean-Jacques Rousseau (partisan d'une musique ludique), est une querelle qui n'a cessé d'agiter le monde philosophique.
Il est difficile de répondre à cette question, car choisir l'une des parties, c'est s'interdire l'accès à l'autre. Or, la philosophie, c'est un tout. Il est de même pour l'opéra. Pourquoi faudrait-il choisir entre La Clémence de Titus et La flûte enchantée ?

2) La philosophie n'a pas d'objet propre contrairement aux autres disciplines ou aux sciences. Les mathématiques raisonnent sur les nombres, les figures et les structures. La psychologie étudie les faits psychiques ou les comportements, etc. La philosophie peut aussi s'interroger sur les nombres ou sur la dimension psychologique d'une question. Mieux, elle peut carrément s'interroger sur la validité des mathématiques ou sur la pertinence d'une démarche psychologique. Elle s'interroge sur la pensée elle-même, en sollicitant toutes les formes de la pensée.
De la même manière que l'opéra sollicite tous les arts, la philosophie sollicite toutes les disciplines. C'est une discipline sans réellement en être une, comme l'opéra paraissait être un art sans être un art singulier.
C'est une sorte de point de vue, un lieu "extérieur", une manière de se situer "en dehors" qui laisse une très grande liberté et une grande marge d'inventivité. Bref, une distance.

3) Cette distance est propice aux grands écarts. Que peut-il bien y avoir de commun entre le sérieux quasi métaphysique d'un opéra de Wagner et la légèreté assumée d'une opérette d'Offenbach ? Certains iront jusqu'à dire qu'une opérette n'est pas un opéra. Méfions-nous des puristes.
La même interrogation se retrouve en philosophie. Que peuvent avoir de commun l'idéalisme de Platon et le matérialisme d'un Lucrèce ? Le premier affirme que rien de ce que nous voyons n'est vrai et l'autre affirme qu'il n'y a rien d'autre que ce que l'on perçoit. Là aussi, certains puristes se permettent de dire que l'épicurisme de Lucrèce ne saurait constituer une réelle philosophie.
Passées les minauderies de ces puristes de la philosophie ou de l'opéra, il faut admettre que la palette des raisonnements et des sentiments est vaste.
Il y a des opéras où les méchants sont punis (Don Giovanni de Mozart, par exemple) et d'autres opéras où les méchants triomphent et sont même assez émouvants (Le couronnement de Poppée de Monteverdi).
Idem en philosophie. Dans la Critique de la raison pratique de Kant, le bien ne peut exister que dans le désintéressement alors que dans La philosophie dans le boudoir Sade explique que le bien, c'est de jouir sans limites et peu importe que ce soit au détriment des autres (voire de soi-même).

Aucun de ces points de vue n'est absolument ridicule, tous contribuent à permettre de mieux comprendre l'homme.
On peut en conclure que la proximité de la philosophie et de l'opéra consiste surtout en leur exceptionnelle capacité à pénétrer la nature humaine.






























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