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COURS DE PHILOSOPHIE - Année scolaire 2023/2024

Lundi 27 mai 2024

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Les vivants sont-ils des machines ?

Les êtres vivants sont-ils comme des machines ?

Introduction

La machine est une source inépuisable de métaphores pour penser l'être vivant. Tube digestif, rotules, sont des parties du corps qui évoquent des pièces mécaniques. Le cœur n'est-il pas l'équivalent d'une pompe ?
Cependant, on ne manque pas non plus d'observer que le vivant ne se réduit pas à un agencement mécanique d'organes. Il y a bien de la différence entre un être vivant et une horloge, sinon dans le fonctionnement de ses parties, du moins dans le fait que l'un a le principe de son mouvement en lui-même, pas l'autre. Aussi, certains ont jugé que l'être vivant se définissait par la possession d'un principe de vie qui l'animait, et pour cette raison l'ont appelé âme (du latin anima).
Un débat philosophique s'est donc institué qui oppose les mécanistes et les vitalistes. Il définit le cadre de référence dans lequel nous traiterons la question : « Les êtres vivants sont-ils comme des machines ? » Cette question peut s'entendre de deux manières différentes : les êtres vivants sont-ils effectivement des machines, comme le cœur est une pompe ? D'autre part la machine est-elle un modèle pertinent pour penser le vivant ?

I. La vie : de l'âme à la machine

C'est spontanément que nous classons les phénomènes de la nature en inertes, comme les pierres, et vivants, comme les végétaux et les animaux. Il est cependant difficile de rendre compte de cette classification. Les pierres - comme la matière en général - sont en effet composées de particules en mouve¬ment, d'interactions. La physique moderne pose donc des questions à la traditionnelle distinction du vivant et de l'inerte ; du coup risque aussi d'être remise en question la frontière séparant la biologie et la physique.
Mais nos pensées sont moins familières avec les données de la science contemporaine, et ses interrogations, qu'avec des conceptions vieilles de vingt-cinq siècles. C'est-à-dire que si on demandait à un quidam de définir ce qu'est un être vivant, nul doute qu'il répondrait à peu près comme déjà le faisait Aristote au IVe siècle av. J.-C. : « Par vie, nous entendons le fait de se nourrir, de grandir et de dépérir par soi-même. » De l'âme
On pourrait ajouter à la croissance et à la nutrition la capacité de se mouvoir et de se reproduire. Mais le plus important, dans cette conception du vivant, c'est l'expression « par soi-même ». Peu importe les fonctions du vivant ; ce qui compte, c'est qu'elles ne soient pas, dans le corps, l'effet d'une cause extérieure, comme le mouvement des aiguilles d'une horloge est l'effet en elle du mouvement du ressort, et de la main de l'homme qui l'a remonté. Les êtres vivants ont en eux-mêmes un principe de mouvement et de repos.
Ce principe interne d'animation des êtres vivants, pour Aristote, c'est l'âme. C'est elle qui explique la spontanéité du vivant. Le vivant est en effet le composé d'un corps, substance matérielle, et d'une âme, qui donne forme à cette substance ; la différence entre eux est la même que celle qu'il y a entre l'œil dans sa matérialité, et la vision. Aristote dit donc que : « L'âme est cause et principe du corps vivant... c'est la vie qui, chez tous les êtres vivants, constitue leur être, et ici cause et le principe de leur vie, c'est l'âme. » De l'âme
Cette conception aristotélicienne a pour longtemps ancré une conception spiritualiste du vivant. La vie est synonyme d'âme. Aussi Aristote attribue-t-il une âme aux êtres vivants que sont les végétaux et les animaux, âme nutritive pour les premiers, âme sensible pour les seconds, l'âme de l'homme se caractérisant en plus par la faculté de l'intellect.
Le vivant fut donc longtemps pensé comme un mixte de forme et de matière, d'âme et de corps. Mais la médecine, elle, a beau ouvrir les corps : elle ne trouve pas l'âme. A partir du XVIe siècle, et sous l'impulsion d'Ambroise Paré, on commence à disséquer des cadavres, en dépit de l'interdiction de l'Église. La vie commence à livrer ses secrets : ils tiennent dans certains mouvements corporels. Définissait-on la vie animale par l'action spirituelle d'un souffle, ou par la présence d'une certaine chaleur ? Mais la médecine enseigne que le véritable usage de la respiration est d'apporter assez d'air frais dans les poumons, et que la chaleur du corps est l'effet de la circulation sanguine.
La découverte de cette dernière par le médecin anglais William Harvey, au début du XVIII siècle, fut capitale. Elle rend possible scientifiquement une conception matérialiste du vivant que Descartes, contemporain de Harvey et féru de sciences, va s'empresser de développer. Pour lui, il n'est plus question de définir les êtres vivants comme des corps animés. L'arbre ne produit pas plus spontanément des fruits que la montre n'indique l'heure. Nous avons toujours affaire à l'effet d'un mécanisme qui, dans un cas, est l'œuvre grossière de l'homme, dans l'autre, celle infiniment plus complexe et plus microscopique de la nature. Descartes peut donc dire : «Je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose. » Discours de la méthode.
Descartes croit par ailleurs à l'existence de l'âme, mais ne la fait pas intervenir dans l'explication de la vie, du mouvement des corps. Ceux-ci sont l'effet d'un mécanisme. Les propriétés de la vie peuvent toutes êtres connues à partir du fonctionnement du simple corps-machine.
Aristote était soucieux de caractériser les êtres naturels vivants par opposition aux êtres naturels inertes. Un être naturel s'oppose pour Aristote à un être artificiel. « Chaque être naturel, en effet, a en soi-même un principe de mouvement», écrit-il dans La physique. Or, Descartes déplace la problématique ; il s'occupe moins de distinguer les êtres inertes et les êtres vivants que de s'interroger sur le fait de savoir si les êtres naturels sont par eux-mêmes différents des êtres artificiels, des constructions mécaniques. Et sa réponse est non. Il est, dit-il, aussi naturel à une montre de marquer l'heure qu'à un arbre de produire des fruits. Aussi naturel, c'est-à-dire aussi artificiel. Dans les deux cas, la nature est un même agencement de parties qui forment un ensemble. Attribuer la vie à l'âme, c'est montrer simplement notre ignorance de ce que peut un corps, comme le dira plus tard Spinoza.

II. Vitalisme et mécanisme

Les données du débat se sont modifiées depuis Descartes. D'une part, le courant spiritualiste, qui remonte à Aristote, s'est perpétué dans la science et la philosophie modernes sous la forme de ce qu'on appelle le vitalisme. Il consiste à attribuer la vie non pas à l'âme, mais à une force vitale, ou encore à un élan vital, comme le dit le philosophe Bergson (1859-1941).
Notons ici qu'il existe aussi une version récente du vitalisme, ou néovitalisme, qui suppose l'existence d'une « idée directrice », ou d'une finalité, immanente aux êtres vivants. Cette conception exprime le caractère étonnant des êtres vivants, dont les organes forment un tout, capable de se réparer, de s'adapter au milieu dans lequel ils vivent. Comme si l'organisation des êtres vivants correspondait à la réalisation d'un plan de la nature ; comme si la vie était orientée vers une perfection de plus en plus grande à travers le temps (qu'on pense à l'apparition progressive des formes supérieures de vie, celle des grands singes puis des hommes).
D'autre part, la théorie du vivant-machine ne revêt plus un caractère strictement mécanique comme chez Descartes. Demeure une explication matérialiste, qui explique que tous les phénomènes de la vie (de la première division de la cellule à la mort, en passant par la digestion, la pensée, etc.) et tous les organismes vivants ne sont rien d'autre que des systèmes physico-chimiques. Quant à l'adaptation des espèces à leur milieu, elle s'explique depuis Darwin par le principe purement mécanique de « la sélection naturelle » : la transmission du patrimoine génétique d'une espèce peut subir une modification. Si celle-ci s'avère mieux adaptée à son milieu que l'espèce ancienne, elle va peu à peu la remplacer, et l'ancienne espèce, disparaître.
Il n'est donc plus guère question d'âme chez les scientifiques, et l'on n'est plus mécaniste comme Descartes pouvait l'être. Mais on retrouve aujourd'hui la même fracture entre une conception dite mécaniste des êtres vivants et une conception non mécaniste. Les enjeux de la question sont donc toujours actuels.
Peut-on rendre compte des systèmes vivants par de simples processus physico-chimiques ? Certains le nient, et jugent l'explication trop réductrice. Mais la force vitale qu'ils leur opposent est-elle une hypothèse scientifique ? En va-t-il de la force vitale comme de la force de gravitation dont Newton a découvert l'action entre les masses ?
Dans les deux cas, on a affaire à des entités invisibles qui, depuis l'arrière-plan où elles se tiennent, permettraient d'expliquer des phénomènes observables. Ainsi, les forces de gravitation seraient l'explication du fait que les planètes s'attirent, ou que les objets tombent par terre. De même, la force vitale pour¬rait expliquer ces caractéristiques qui appartiennent en propre au vivant : par exemple, la régénération des membres perdus, pour certaines espèces animales, ou la belle coordination du développement d'un organisme.
Mais la comparaison n'est que superficielle. La force de gravitation est définie par Newton de manière claire et précise. Elle a donné lieu à la formulation de la loi du même nom, qui permettait de déterminer a priori les forces de gravitation qu'un corps exercera sur un autre, ou encore le changement de la vitesse d'une planète sous leur action. Cette loi a pu servir de support à des prévisions précises qui ont été vérifiées par l'observation : ainsi Halley prévit-il que la comète observée en 1682 réapparaîtrait en 1759.
Rien de tel avec le concept de force vitale. La théorie vitaliste ne précise en rien comment elle entre en action, ni, par exemple, quel aspect du développement de l'embryon elle détermine. Cette théorie n'est donc pas scientifique, au sens où elle n'est pas vérifiable. Elle est condamnée à s'auto-confirmer, et à voir après coup une manifestation de la force vitale dans tout processus qui semble manifester une « activité directrice organique ».
Ainsi donc, le vitalisme et le mécanisme ne luttent pas à armes égales. Seule la conception dite mécaniste, même si elle ne reprend pas stricto sensu la comparaison cartésienne du vivant avec une machine, est scientifique. Quand elle soutient que tous les processus biologiques correspondent à des processus physico-chimiques, elle ne fait qu'exprimer le programme de recherche en biologie qui met de plus en plus en évidence le rôle de tels processus dans les domaines que l'on croyait, jusqu'à une période récente, immatériels. C'est jusqu'à la pensée, en effet, que la recherche scientifique explique par des processus physico-chimiques, comme l'a clairement exposé le biologiste contemporain Jean-Pierre Changeux dans "L'Homme neuronal". On se doute qu'une telle recherche se heurte à de vives résistances.
Il ne s'agit donc pas de dire que, pour l'instant, les scientifiques sont capables de réduire tous les phénomènes vivants à des phénomènes physico-chimiques. Mais l'idée qu'une telle réduction est possible doit servir de principe directeur en matière de recherche sur le vivant. Viendra peut-être bientôt le jour où, comme le dit l'épistémologue Carl Hempel : « la ligne de démarcation entre biologie et sciences physico-chimiques pourra devenir aussi évanescente que l'est devenue de nos jours la frontière entre physique et chimie » Éléments d’épistémologie.

Conclusion

Un biologiste contemporain ne se représenterait plus un être vivant comme une machine, à la manière de Descartes. Reste que ce dernier a jeté les bases d'une conception dite mécaniste du vivant, qui, philosophiquement, est la plus adéquate pour rendre compte de sa connaissance empirique et scientifique.
Comprenons bien que les êtres vivants ne sont pas, au sens strict, des machines. Mais la signification profonde du mécanisme est de faire de la machine, c'est-à-dire d'un agencement matériel et artificiel, un modèle pour la connaissance des êtres naturels vivants. Il a permis de les connaître sans supposer rien, aucune entité ni aucune force, qui soit hors de portée de l'investigation scientifique. Ce modèle a donc été fécond, et le reste puisque actuelle¬ment, les sciences cognitives prennent la computation des ordinateurs pour modèle des activités mentales de l'esprit humain. Le tout est de bien garder en mémoire qu'il s'agit seulement d'un modèle !
































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Dernière modification le : 19/10/2018 @ 14:59
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